Sous surveillance

Depuis l'émergence des médias sociaux et le développement d'outils technologiques portatifs, des millions de Canadiens exposent leur vie privée de manière habituelle sans réel souci de trop en révéler. Ils affichent leurs opinions sur Facebook, les partagent sur des plateformes comme Twitter, affichent leurs photos sur Instagram et Pinterest, etc.
Ils ont la conviction qu'ils partagent ces informations à des parents et des amis et que ces informations sont anodines, sans danger... et sans intérêt pour quiconque ne les connaît pas.
Pourquoi le gouvernement s'y intéresserait-il donc... et comme ils n'ont rien à se reprocher, pourquoi s'en faire ?
Au cours de la même période, après la terrible attaque du 11 septembre, l'Occident a déclenché une guerre à la fois ouverte et secrète contre des organisations terroristes. Cette lutte de tous les instants, dans laquelle le Canada est encore profondément impliqué, s'est réalisée au moyen de nouvelles technologies de surveillance.
Malheureusement, cette surveillance s'est faite en partie aux dépens des libertés civiles. La publication de documents secrets via le site WikiLeaks et ceux d'Edward Snowden en a fourni des preuves. La semaine dernière, il était révélé que les agences de surveillance du Canada avaient procédé à la collecte d'informations sur des citoyens canadiens dont les appareils mobiles s'étaient connectés au service Wi-Fi d'un aéroport du pays. Nous ne parlons pas ici d'une collecte par inadvertance, ou accidentelle, comme une personne qui passe au mauvais endroit au mauvais moment, mais d'une collecte systématique d'une foule d'informations sur des milliers de voyageurs, que l'on appelle les métadonnées : leurs déplacements via la géolocalisation de leurs appareils, les sites Internet visités, les numéros de téléphone signalés, la durée des conversations, etc.
Lundi, le Sénat a entendu les dirigeants du Service canadien du renseignement de sécurité et du Centre de sécurité des télécommunications, ainsi que du principal conseiller à la sécurité du premier ministre Stephen Harper. Tous ont martelé le même message : nous n'espionnons pas les Canadiens, nous respectons les lois, nous travaillons sous l'oeil d'organismes de surveillance, etc. Ils n'ont pas nié les faits reprochés, tentant d'en diminuer l'importance en soutenant que les conversations n'avaient pas été épiées, que seules les métadonnées avaient été recueillies et que cela était parfaitement légal. Pourtant, aucune loi ne fait référence aux métadonnées, a soutenu Ann Cavoukian, commissaire à la vie privée de l'Ontario. Cela ne peut donc pas être permis au sens de la loi.
Faut-il se soucier de tout cela? Assurément. Les craintes des Canadiens à ce chapitre ne relèvent pas de la paranoïa mais d'un attachement profond aux libertés civiles même si, en apparence, ils partagent de grands pans de leur vie privée via les médias sociaux. Il n'y a pas là une contradiction profonde, mais superficielle : l'essentiel de ce qui se retrouve sur les médias sociaux est justement considéré comme sans conséquence par ceux qui les partagent, ce qui ne signifie pas pour autant qu'ils apprécient l'idée que Big Brother puisse s'immiscer à leur insu dans le reste de leur sphère privée.
Collectivement, nous concédons au gouvernement du Canada qu'il mène des activités d'espionnage pour assurer la sécurité de notre pays. Mais nous accordons cette confiance en pensant qu'il existe un cadre législatif solide entourant ces activités secrètes qui, par définition, ne sont partagées qu'avec une poignée d'élus du plus haut rang. L'espionnage dont nous pouvons faire l'objet est inquiétant même si les gens ne descendront pas dans la rue pour la défendre. Comme un parent qui se retient de lire le journal d'un adolescent, les Canadiens s'attendent à ce que leur gouvernement agisse en bon père de famille respectueux. Bafouer la vie privée est une voie périlleuse pour un État éclairé et Stephen Harper doit clairement passer ce message que le respect est au coeur des préoccupations des Canadiens.