SNC-Lavalin a gagné pas moins de 25 % en trois jours sur le marché boursier.

SNC-Lavalin: un règlement dosé

ÉDITORIAL / SNC-Lavalin a enfin pu tourner la page sur ses années sombres pendant lesquelles certaines personnes ont trafiqué les contrats internationaux de la société montréalaise en Libye, notamment. Elle a plaidé coupable à un chef d’accusation de fraude, tandis que les accusations de corruption qui pesaient contre elle ont été abandonnées. La peine est une amende de 280 millions $ qu’elle pourra rembourser sur cinq ans — bien moins que les 450 à 700 millions $ qui couraient en marge de la salle d’audience.

Le président Ian Edwards a dit que cela permettait à SNC-Lavalin de « tourner la page » sur une décennie noire qui lui a permis d’engranger 2 milliards $ de revenus entre 2001 et 2011. Mais cet argent était teinté de la corruption de la famille du dictateur Mouammar Kadhafi : quelque 50 millions $ en pots-de-vin auraient été versés à son fils, Saadi Kadhafi. 

SNC-Lavalin peut aujourd’hui se défendre à l’effet que cet épisode n’était dû qu’à la présence de quelques pommes pourries, comme le témoigne le cas de Sami Bebawi, un ancien cadre de la société, reconnu coupable récemment. Il attend sa sentence, qui pourrait atteindre neuf années de prison. Dans une lettre adressée au juge, il a pointé du doigt « des hauts dirigeants » qui ont « abandonné le navire sans aucune conséquence » alors que lui et d’autres travaillaient dans des pays « inhospitaliers, souvent loin de leurs familles, pour de longues périodes de temps. »

Mais c’est Justin Trudeau qui a poussé un soupir de satisfaction devant ce règlement juridique. Car cette histoire a priori économique a soudainement pris un tournant politique. Le premier ministre a failli perdre son poste en raison de cette histoire qui a éclaté il y a un an, en novembre 2018, lorsque le Globe and Mail a ébruité une histoire de trafic d’influence impliquant M. Trudeau et sa ministre de la Justice d’alors, Jody Wilson-Raybould. Pendant trois mois, ce fut rebondissement après rebondissement qui ont mené au départ de Mme Wilson-Raybould, de sa collègue à la Santé Jane Philpott, et au chef de cabinet de M. Trudeau, Gerald Butts. M. Trudeau a dû se dépêtrer avec des accusations d’avoir voulu influencer sa ministre de la Justice afin qu’elle accepte le principe d’un accord de réparation pour SNC-Lavalin, contre lequel elle s’opposait. 

Le règlement de cour finalise la question, bien que les accords de réparation ne soient pas encore acceptés au Canada, à l’encontre de plusieurs pays dans le monde. 

La peine de 280 millions $ est moindre que ce à quoi on s’attendait. C’est un jugement à rabais, en quelque sorte, qui prenait en compte le fait que SNC-Lavalin s’est proprement nettoyée depuis 2012. L’entreprise d’alors n’est plus du tout celle d’aujourd’hui. La somme représente une fraction des 9,2 milliards $ de revenus, mais comme l’entreprise est déficitaire à hauteur de 325 millions $ par an depuis cinq ans, c’est une forte somme qu’elle devra ajouter à son bilan déjà négatif. 

Le dernier indicatif économique est venu du marché boursier : SNC-Lavalin a gagné pas moins de 25 % en trois jours, signe que les investisseurs attendaient un « nettoyage » du bilan judiciaire avant de faire redémarrer le prix de l’action. Somme toute, donc, les 280 millions $ représentaient un montant important, mais acceptable et raisonnable pour SNC-Lavalin. 

Elle pourra reprendre ses activités sans s’inquiéter du passé. Nous ne pouvons en dire autant de Justin Trudeau, qui dirige maintenant un gouvernement minoritaire et qui doit composer avec le passé pour diriger le Canada de demain.