Pierre Jury
Le Droit
Pierre Jury
Le désinvestissement des industries fossiles se fait lentement.
Le désinvestissement des industries fossiles se fait lentement.

Pour investir plus « vert »

ÉDITORIAL / On a fait large cas, cette semaine, de ce professeur qui a démissionné de ses fonctions à l’université McGill en guise de protestations contre ses investissements dans l’industrie du pétrole. Mais cette question continue de diviser profondément les grandes institutions.

N’empêche qu’il y a de quoi se réjouir. La société BlackRock, le plus important gestionnaire d’actifs au monde, a pour sa part annoncé ces jours derniers qu’elle allait immédiatement rediriger ses 7000 milliards $ en investissements plus verts, plus respectueux des changements climatiques. Cela après avoir été la cible de manifestants pendant des années.

C’est un peu un baume sur la plaie subie par Gregory Mikkelson, qui était professeur à McGill depuis 18 ans. Il réclamait depuis des années que l’université anglophone transfère vers des investissements plus verts les 8,7 % des 1,7 milliard $ qu’elle détient en placements, soit environ 148 millions $. McGill a refusé alors que plusieurs universités au Canada l’ont déjà fait. L’université Laval avait été la première en 2017. Mais nous parlons de montants plus symboliques que significatifs, de l’ordre de quelques millions de dollars.

Outre certains cas rares, le désinvestissement des industries fossiles se fait lentement, au terme d’années de pressions, et sur un horizon de plusieurs années, le temps que les institutions puissent rediriger leurs investissements sans que cela ne fasse trop de pertes dans les portefeuilles d’investissements. 

En 2016, l’Université d’Ottawa avait accepté de « réduire l’empreinte carbone de l’ensemble de notre portefeuille de placements d’au moins 30 % d’ici 2030 ». Sur 14 ans donc.

BlackRock s’est engagé à le faire rapidement, sans préciser l’ampleur du mouvement qu’il a annoncé, ni d’échéancier. Au mieux a-t-elle avancé que « nous verrons des changements dans l’allocation des capitaux plus rapidement que nous ne voyons des changements dans le climat lui-même », a affirmé son fondateur et chef de la direction, Laurence Fink. Les changements ont déjà commencé alors que les placements dans les fonds durables ont quadruplé en 2019, par rapport à 2018.

Il y a cependant peut-être un élément accélérateur qui agit en filigrane : la montée en grade d’une nouvelle génération de jeunes investisseurs très concernés par la responsabilité sociale. Pour eux, un horizon de 14 ans, c’est bien trop long. Ils veulent des modifications plus rapidement, et plus drastiquement. Ils militeront pour les investissements plus proches de leurs valeurs, plus verts, et qui iront plus loin que juste investir dans les énergies renouvelables. Cela inclura aussi éviter des placements dans l’industrie du « péché » : cigarette, gambling, etc. C’est ce que l’on appelle plus globalement l’approche ESG, pour leurs facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance d’entreprise. Ce n’est pas seulement de ne pas être investi dans des secteurs plus verts, mais aussi de consacrer son argent dans des entreprises affichant de bons résultats financiers et une bonne performance environnementale, sociale et de gouvernance.

Il est trop tard pour sauver la carrière du professeur Mikkelson. Mais aucun ne doute qu’il se replacera ailleurs. Cependant, il a mis le doigt sur un bobo qui fait mal, et qui fera de plus en plus mal, et de plus en plus profondément. Car cette question ne s’en ira pas toute seule. Nous sommes devant une question de fond (et de fonds !) auquel la société tout entière devra se consacrer au fil des ans. 

Ces sujets n’étaient pas populaires il y a 10 ans. Ils sont maintenant sur toutes les lèvres.