Position nébuleuse

La Charte des valeurs québécoises, que le projet de loi a rebaptisé Charte de la laïcité, rapporte déjà au Parti québécois. Et le ministre Bernard Drainville ne se gêne pas pour tourner le fer dans la plaie des libéraux - pourquoi d'ailleurs s'en priverait-il?
Le débat sur la Charte s'est déroulé à l'arrière-plan tout l'automne pendant que les yeux étaient rivés sur les audiences à la commission Charbonneau et le témoignage du syndicaliste Ken Pereira.Les libéraux ont consacré une partie de cet automne à préparer la campagne électorale de leur chef Philippe Couillard, élu le 9décembre dernier dans la circonscription d'Outremont.En même temps, ils auraient dû profiter de ce précieux temps pour se faire une tête sur la laïcité et plus précisément, sur tout le débat identitaire provoqué par le projet de loi 60.
En annonçant leur position, hier, cinq mois après le début des échanges sur la question, les libéraux ne pouvaient qu'avoir l'air en retard. Surtout qu'il a fallu que cela se fasse au lendemain d'un caucus déchirant où Fatima Houda-Pepin, la seule députée de foi musulmane à l'Assemblée nationale, est sortie avec fracas en annonçant qu'elle siégerait comme indépendante.
Alors au lieu de réparer des pots cassés avec un grand love-in où toute la famille libérale se serrerait les coudes et célébrerait son unité, M.Couillard se retrouve avec une autre crise politique sur les bras. Cela n'envoie pas les bons signaux aux Québécois sur ses instincts politiques. S'il faillit à maintenir la cohésion d'une députation forte de 49 élus, comment réussira-t-il à gouverner le Québec tout entier?
Est-ce que cela fait presque regretter le départ de Jean Charest?
Pas à ce point. Après 10 ans à la barre du Québec, l'ancien chef libéral avait fait son temps. On ne peut pas dire non plus qu'il laisse un héritage étincelant. Et M.Couillard peut certainement lui reprocher de lui avoir légué le problème des accommodements raisonnables sur lesquels M.Charest s'est refusé de bouger. Il a créé la commission Bouchard-Taylor et une fois le rapport livré, l'a promptement glissé sur une tablette. Le document lui a certainement permis de reprendre fermement le pouvoir à l'élection du 8décembre 2008 - la campagne des «deux mains sur le volant» - mais l'inaction libérale dans le dossier vient d'éclater au visage de M.Couillard. La question n'était qu'en apparence réglée mais sur le fond, les libéraux n'avaient aucune idée précise de leur position sur les signes religieux. Savamment, le gouvernement de Pauline Marois a sauté sur cet os électoral qui est en train de lui procurer des dividendes. Les sondages des derniers jours semblent du moins prouver cela. Il reste évidemment à voir si cette tendance demeurera jusqu'au jour de l'élection mais pour le moment, le PQ a de quoi sentir qu'il est sur la bonne voie et que la population du Québec se convertit tranquillement à sa position, du moins sur la question de la Charte.
Après avoir chanté tout l'automne, les libéraux peuvent danser maintenant autour de leur conviction nouvelle sur les accommodements religieux. Pas une tâche facile que de remonter la pente alors que leurs adversaires ont déjà fermement niché leurs positions. Sans compter que la philosophie libérale nécessite des explications, des nuances. Ils sont pour ceci mais pas pour cela, dans un cas la Charte québécoise des droits et libertés a préséance, mais dans l'autre, il faut réaffirmer le patrimoine religieux du Québec,etc.
Donc encore bien des explications en vue.
On voit bien là une position établie en comité, et par une bande d'avocats en plus! Nébuleux, ça manque de sens politique.
Ministre de la Santé qui a su faire patienter les Québécois par son autorité morale et son ton réconfortant, Philippe Couillard jouit d'un préjugé favorable au sein de l'électorat mais s'il doit toujours tout expliquer dans le détail comme un universitaire, sa carrière de chef de parti pourrait être plus courte qu'on ne l'anticipait.