« La vraie responsabilité ne repose-t-elle pas sur les épaules des cadres supérieurs de la fonction publique qui ont initié la transformation vers Phénix, et ceux qui se sont tus une fois la catastrophe bien amorcée ? », se questionne notre éditorialiste Pierre Jury.

Phénix: qui est responsable?

ÉDITORIAL / Le Bureau du Vérificateur général du Canada a fourni cette semaine la première évaluation fiable sur le chaos du système de paie Phénix après des mois de spéculations et de demi-aveux. Le constat a laissé Michael Ferguson à court de mots : « Inacceptable n’est pas assez fort pour décrire ce qui s’est passé ».

Simple en principe, la transition vers un nouveau système de paie est devenue un échec généralisé. Car l’automatisation d’une mécanique qui fonctionnait efficacement, mais avec des outils des années 1970 n’était pas une mince affaire. Il y avait 2000 conseillers à la rémunération supervisant les paies de 290 000 fonctionnaires répartis dans 101 ministères et agences aux quatre coins du pays, sujets à 105 conventions collectives. Initiée en 2009, la modernisation de la mécanique de versement des salaires devait procurer 70 millions $ en économies récurrentes sur une facture de 310 millions $ par an, entre autres par l’élimination d’environ 600 emplois largement administratifs. 

Et ce qui n’était pas pour simplifier les choses, le fédéral a décidé du même coup de créer un nouveau Centre des services de paye de la fonction publique, à Miramichi, au Nouveau-Brunswick. Des centaines de fonctionnaires ne voulaient rien savoir de déménager dans une bourgade de 18 000 habitants à 150 km au nord de Moncton. Le bassin de travailleurs spécialisés y a donc fait gravement défaut. Quand le système s’est mis à flancher, il n’y avait pas suffisamment de bras d’expérience pour mettre en place un plan B.

L’être humain aime trouver des solutions simples et à défaut, des coupables facilement identifiables sur qui placer le blâme. Dans ce cas, il n’y a ni solution simple, ni de retour en arrière possible ni incompétents à congédier. Pas même le gouvernement parce que le fiasco a commencé sous les conservateurs et s’est poursuivi sous les libéraux ! 

Au début, Christian Paradis était en charge, mais dès janvier 2010, Rona Ambrose l’a remplacé. Puis Diane Finley, pour les deux dernières années conservatrices. À l’élection des libéraux en 2015, Judy Foote a hérité du portefeuille jusqu’à son départ de la politique, l’été dernier. Carla Qualtrough a hérité du cadeau empoisonné.

Mmes Ambrose, Finley et Foote portent l’essentiel du fardeau de la responsabilité ministérielle. Elles n’auront pas su poser les questions nécessaires même lorsque des syndicats ont sonné l’alerte en 2016 – mais qui écoute les syndicats ? Ils crient si souvent au loup...
Comme aucune des politiciennes n’est encore en poste, exiger leur démission est caduc. 

La vraie responsabilité ne repose-t-elle pas sur les épaules des cadres supérieurs de la fonction publique qui ont initié la transformation vers Phénix, et ceux qui se sont tus une fois la catastrophe bien amorcée ? 

Dans la culture des mandarins de l’État, il est particulièrement odieux que leurs noms n’aient pas été marqués à l’encre rouge. 

Il semble exister dans leurs rangs une culture d’impunité. On cafouille et on se fait transférer ailleurs avant que l’on ne découvre le pot aux roses ! Ainsi, qui a payé pour les dépassements de coûts du Registre des armes à feu, pour le scandale des commandites ?

Certes, ces bonzes de l’État partagent aussi une responsabilité avec les experts du secteur privé, du genre d’IBM, qui voient leurs revenus grossir quand les problèmes s’accumulent : quels incitatifs ont-ils à régler à la perfection ?

Huit ans après les premiers plans autour de Phénix, quelques éléments sont tristement limpides. Le problème n’est pas près d’être réglé, la facture restante dépassera les 540 millions $ estimés par Ottawa, dit M. Ferguson... et le contribuable sans voix paiera la note une
autre fois !