Noël et le don de soi

ÉDITORIAL / Il est largement reconnu que notre société moderne est en perte de rituels. Encore chanceux que les changements climatiques n'aient pas annihilé le rythme des saisons, le froid hivernal, la renaissance printanière, la chaleur estivale et les récoltes automnales sont là pour nous rappeler que les jours, les semaines et les mois ne sont pas une suite ininterrompue de moments identiques.
Il y a quelques décennies encore, la pratique religieuse ponctuait l'essentiel de nos quotidiens. Sauf pour certains métiers, dont ceux reliés à la terre, le dimanche était une journée chômée. 
Avec Pâques, Noël était l'une des grandes périodes de réjouissances dans le calendrier. Les familles se rencontraient en fin de journée, le 24, et sa messe de minuit était la plus festive de toutes avec ses cantiques, la crèche et ses cérémonies. Suivait le retour à la maison pour un réveillon mémorable où parents et marmaille s'attablaient autour de plats qui célébraient nos traditions culinaires. 
La ferveur catholique s'est étiolée à partir des années 1960 et ne rejoint plus guère que 10 % des gens. Pour une majorité de citoyens d'ici, il manque de points d'ancrage dans le calendrier.
Les familles nombreuses ont amaigri et les jours de fêtes ne réunissent plus que quelques personnes. À peine la moitié des couples survivent aux engagements éternels qu'ils s'étaient jurés au début. Beaucoup de familles sont monoparentales. 
Nous pouvons regretter « le bon vieux temps », mais la nouvelle réalité des modes de vie en société est là pour durer. Les gens acceptent de plus en plus difficilement de faire les compromis de la vie à deux ou en famille et le rouleau compresseur des libertés personnelles fait le travail. Les personnes vivent de plus en plus seules, et esseulées.
Cela ne signifie pas pour autant que nous tournions le dos au passé. Nous ne tournons plus vers les élites d'antan pour décider ce qu'il est juste et bon de faire. La responsabilité individuelle demeure. C'est peut-être inconscient, mais chacun de nous porte en lui l'héritage des générations d'avant. Et comme le noyau social-familial est moins perceptible qu'avant, il incombe à chacun de nous d'assumer la responsabilité de transmettre aux générations futures, ou même à nos proches. C'est le cas des traditions culinaires qui peuvent facilement se partager par des corvées, elle-même une idée ancrée dans le passé où les communautés isolées ne pouvaient s'en remettre aux gouvernements et à sa panoplie de services sociaux pour venir en aide à celui qui avait perdu sa maison, son bétail, ses repères. Partager une recette en transmettant le tour de main, voilà une idée qui va au-delà du panier de Noël où mieux-nantis partagent avec moins-nantis. C'est comme enseigner à pêcher plutôt qu'offrir un poisson.
Ce transfert peut s'appliquer dans plusieurs domaines de la vie humaine. Notre imagination est la seule limite.
Finalement, cela revient à offrir un peu de soi. Et il n'y a pas de plus beau cadeau que celui de sa présence, don ultime et irremplaçable. Cette période des Fêtes est une ultime occasion, en cette fin d'année toujours propice à un retour sur soi et sur son parcours, de se rappeler le vrai sens de la vie.