Justin Trudeau et son ministre des Finances Bill Morneau ont échangé le clientélisme pour les grands projets de société.

Morneau ignore les avertissements

ÉDITORIAL / Les récents budgets fédéraux sont plus politiques que jamais. C’était le cas sous les conservateurs de Stephen Harper, c’est la même chose sous Justin Trudeau. Il n’y a que le point de vue qui a changé. De la droite du centre, le Canada est passé à la gauche. Alors si vous applaudissiez avant, vous huez maintenant. Ou l’inverse.

Vous pourriez être porté à croire que les conservateurs étaient tout feu tout flamme pour la rigueur et l’austérité, mais ce n’était pas vraiment le cas. Avant d’atteindre l’équilibre budgétaire, ils ont accumulé les déficits en multipliant les exemples de clientélisme financier, des baisses d’impôt ciblées à des groupes d’électeurs précis. Ou de distribuer des centaines de millions à de grandes entreprises comme Bombardier ou GM.

Ces dernières n’ont rien à craindre : elles peuvent aussi compter sur l’appui des libéraux, mais Justin Trudeau et son ministre des Finances Bill Morneau ont échangé le clientélisme pour les grands projets de société. Il y a deux ans, c’était la classe moyenne et les infrastructures. L’an passé, les autochtones et… les infrastructures. En 2018, ce sont les femmes et l’environnement. 

Indice pour 2019 : l’assurance-médicaments. Un programme national se mettra en place. Et signe que ce gouvernement n’en a que pour l’Ontario, il vient d’y débaucher le ministre de la Santé, le Dr Eric Hoskins, alors que les spécialistes sont au Québec, qui a son programme depuis 20 ans.

Ainsi, le budget présenté hier a beaucoup parlé de l’égalité salariale des femmes, de discrimination, de harcèlement sexuel, d’entrepreneuriat au féminin, de places en garderie, etc. Tout ça pour bâtir la classe moyenne, l’obsession des libéraux depuis la campagne électorale de 2015.

L’autre nouveauté de ce budget consiste en la création d’un Fonds de la nature, à hauteur de 500 millions $, qui emboîte le pas aux initiatives vertes du genre taxe sur le carbone, la protection des océans, la lutte aux changements climatiques.

(Il y a aussi, comme d’habitude, un peu de saupoudrage électoral : 80 millions $ de plus pour les minorités de langue officielle, une nouvelle bibliothèque fédérale près des plaines LeBreton, des centaines de millions pour enterrer l’irrémédiable Phénix, etc.)

Si les libéraux peuvent consacrer de telles énergies à ces grands rêves, c’est que l’économie roule à plein et que le chômage traîne à des taux historiquement bas (5,9 %). Ils dépensent l’argent qui rentre en étant convaincus qu’une variante du principe de la saucisse Hygrade vaudra pour l’économie canadienne : plus de gens mangent (de l’optimisme), plus l’optimisme déteindra sur les gens. Jusqu’ici, le plan fonctionne.

Mais ces lunettes roses omettent que l’Accord sur le libre-échange nord-américain est sous tension, que les baisses d’impôt du gouvernement Trump créent des envieux au Canada, et que c’est dans les beaux jours que se préparent les moments difficiles. Le ministre Morneau ferme les yeux sur les taux d’intérêt croissants qui réduiront sa marge de manœuvre. Il n’accélère en rien le remboursement de la dette — le déficit devrait être encore au-delà de 12 milliards $ en 2022. Il préfère se convaincre que « l’économie se porte bien, remarquablement bien ». Cette profession de foi aveugle en l’avenir du moteur économique canadien fonctionne pour le moment, mais quand les pistons s’enrayeront, tous les contribuables paieront le prix des rêves libéraux. 

Un peu plus de prudence aurait été souhaitable.