Selon notre éditorialiste Pierre Jury, « Emmanuel Macron devra concrétiser ses propositions, inclure de nouveaux visages à son gouvernement, et vite, pour que le mouvement des gilets jaunes s’essouffle ».

Macron poursuivra-t-il?

ÉDITORIAL / Emmanuel Macron a livré le discours le plus important de sa présidence, hier. C’était un solide début. Mais même si le président de la France avait accepté les demandes des gilets jaunes, ces derniers en auraient tout de même eu contre lui. Comme quoi il ne pouvait pas gagner...

Cela fait plus d’un mois que sont descendus dans la rue les « gilets jaunes » – qui proviennent des kits de sécurité dans les automobiles. D’un mouvement minuscule au début, il a fait boule de neige depuis un mois sans pour autant identifier de leaders clairs et des porte-paroles nets, ce qui est un gage d’un mouvement sans gouvernail. Mobilisés par une taxe sur les carburants au départ, la liste de leurs doléances s’est rallongée au même rythme que leurs rangs grossissaient. Au point de devenir « capharnaësque », avec des demandes légitimes (l’augmentation du salaire minimum, la revalorisation des retraites), d’autres qui relevaient du secteur privé (l’arrêt de la construction des grosses zones commerciales, par exemple) ou de vœux pieux (la lutte contre les migrations forcées). 

Avec le caractère hétéroclite de ces demandes, le gouvernement de la France a semblé perdre de vue l’ensemble du ras-le-bol exprimé par des centaines de milliers de manifestants et de sympathisants. Cette rancœur s’est exprimée plusieurs fois dans le passé : en mai 1968 notamment, puis lors de la crise des banlieues en 2005 – rappelez-vous Nicolas Sarkozy clamant qu’il allait nettoyer « la cité au Kärcher », du nom de ces nettoyeurs à haute pression. Cette année, la grogne s’est cristallisée par le sentiment de perte du pouvoir d’achat depuis plusieurs années, ce que les données plus récentes ont démontré une fois encore. Cette grogne ne doit pas demeurer sans réponse pour autant. Les familles doivent se loger de plus en plus loin de leur travail, ce qui les oblige à avoir deux véhicules qui coûtent de plus en plus cher en carburant. Les retraités tirent le diable par la queue. Sans compter tous les autres laissés-pour-compte... 

L’élection d’Emmanuel Macron devait remédier à tout cela. Il était sorti de nulle part, oblitérant les partis traditionnels avec sa propre formation En marche. Son parcours de banquier le rendait un peu suspect, mais les Français ont choisi de lui faire confiance. Au printemps 2017, ils voyaient en M. Macron un peu du Justin Trudeau qui avait pris d’assaut le Canada en 2015. Mais les étiquettes sont plus importantes en France qu’au Canada : il préfère celle de « progressiste » à celle de social-démocrate, quoi que l’on veuille y mettre dessous. Avec le temps, les gilets jaunes sont venus à le considérer comme un représentant des élites – M. Macron n’est-il pas lui-même un diplômé de l’École nationale d’administration ? 

Hier, Emmanuel Macron a tenté d’effectuer un virage plus à gauche en proposant quelques mesures : le relèvement du salaire minimum de 100 euros par mois (au lieu des 300 demandés par les gilets jaunes), les heures supplémentaires sans impôt, notamment. Il appelle les patrons du secteur privé à faire leur part : bonne chance ! Il entend mener une réforme profonde de l’État français, de l’assurance-chômage et des retraites, sans plus de précision.

La réaction en est une d’incompréhension de la part des gilets jaunes qui ont qualifié les propositions de « miettes de pain ». 

Emmanuel Macron devra concrétiser ses propositions, inclure de nouveaux visages à son gouvernement, et vite, pour que le mouvement des gilets jaunes s’essouffle. Le temps des Fêtes lui assurera une pause. Il doit se remettre au travail dès janvier.