L'exil des Anglos

Un sondage dans lequel la CBC quantifie la volonté de quitter des anglophones du Québec, voilà qui ne pouvait qu'attiser les braises de la division entre francophones et anglophones. À la veille d'élections, ce fossé n'augure rien de bien pour la société québécoise... mais pourrait servir les intérêts du Parti québécois.
La moitié de près de 400 répondants anglophones à un sondage de la firme Ekos pour le compte de la société d'État a reconnu avoir «sérieusement considéré» quitter le Québec au cours de la dernière année. Nous parlons ici d'une réflexion songée qui va au-delà des idées passagères, des fantaisies éphémères. Cela infère que les gens ont réfléchi aux conséquences d'un déménagement: un nouvel emploi et un nouveau foyer, les impacts sur la famille, sur les études, sur le réseau social, sur les impacts sur le niveau de vie, les habitudes culturelles, etc.
Durant les deux premiers siècles de leur présence au Bas-Canada, après la Conquête de 1760, les anglophones ont joué un rôle dominant dans la société malgré leur statut démographique minoritaire. L'éveil progressif de la majorité francophone, accéléré par la Révolution tranquille, s'est avéré un électrochoc chez les anglophones habitués à dominer de larges pans de la vie québécoise. La victoire du Parti québécois, le 15 novembre 1976, a été le signal pour quelque 200000 d'entre eux qu'il était temps de chercher fortune ailleurs. Leur rôle économique a rétréci et les lois sur la langue ont fait en sorte que plusieurs de ceux qui sont restés se sentaient tout de même de moins en moins chez eux dans la Belle Province. Chaque sursaut du mouvement souverainiste, chaque élection du PQ, chaque initiative perçue comme une menace (pensons aux fusions municipales, à la Charte de la laïcité) nourrit cette insécurité.
C'est au travers de ce même prisme qu'il faut décoder la réaction profonde de dégoût et d'incompréhension des anglophones qui ne comprennent tout simplement pas les démarches de l'Office de la langue française à l'endroit du restaurant montréalais Buenanotte - le «Pastagate», en février 2013 - et cette semaine, à l'endroit d'Eva Cooper, propriétaire du magasin Delilah [in the Parc], à Chelsea. On lui reproche des messages unilingues anglais sur le réseau social Facebook.
Il est vrai que la «police de la langue» pousse la logique de son mandat. Dans ce dernier cas bien précis, elle tente une percée juridique que la Loi 101 ne pouvait prévoir puisqu'elle était antérieure au monde de Internet et des réseaux sociaux. Si un site Internet doit être considéré comme une extension d'une entreprise au plan de l'affichage, légiférer sur sa présence sur Facebook va un cran plus loin. L'Office agit ici avec témérité, ce qui n'est rien pour calmer le jeu à la veille d'élections. Ici, le bon sens pourrait cependant facilement prévaloir. L'exemple vient de l'Ontario français. Ses militants multiplient les pressions sur les commerçants anglophones de l'Ontario pour les convaincre que le bilinguisme aide les affaires. La même logique pourrait s'appliquer à cette commerçante de Chelsea.
Dominants pendant des générations au Québec, bien des anglophones ont de la difficulté à accepter leur statut de minoritaire.
Cela n'aide en rien le débat qu'une poignée de séparatistes ne fasse pas trop de cas des sentiments de leurs voisins. Le ministre de la Santé, Réjean Hébert, a par exemple confié «qu'il ne pouvait rien faire quant à l'anxiété de certaines personnes». Quant aux paroles de réconfort de la première ministre Pauline Marois, à l'effet que son parti a toujours traité la minorité anglophone avec respect et qu'elle avait toujours sa place au Québec, elles sont accueillies avec scepticisme, voire dérision. Il faudra des années pour combler le fossé qui s'est creusé depuis les années 1960, si même cela peut être fait. Tout ce que l'on peut dire avec certitude, c'est que ce sentiment s'estompe considérablement pendant les années de gouvernement libéral. Mais ça, ce n'est pas toujours le voeu de la majorité. Mais doit-elle pour autant souhaiter l'exil de sa minorité?