Le premier ministre du Québec, François Legault

Legault se coince dans l’engrenage

ÉDITORIAL / À trop vouloir éviter les sujets qui divisent les provinces canadiennes, François Legault s’est fait passer un changement entre les dents qu’il pourrait regretter.

Le contexte était à point, c’était une rencontre du Conseil de la fédération canadienne, une réunion exceptionnelle proposée par l’Ontario au lendemain des élections fédérales du 21 octobre. Sages, les premiers ministres ont mis de côté leurs différences pour se concentrer sur leurs points en commun. Ainsi, le premier ministre du Québec, François Legault, a fait comme si son homologue du Manitoba n’avait jamais publié cette récente publicité où il vantait des «21 raisons de se sentir chez soi au Manitoba», une attaque directe contre la Loi québécoise sur la laïcité, ou s’il n’avait jamais parlé de «l’énergie sale» pour décrire le pétrole de l’Alberta. Quant à la taxe sur le carbone, que plusieurs provinces conservatrices contestent devant les tribunaux, les premiers ministres ont fait comme si elle n’existait pas. 

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Au contraire, cette stratégie d’éviter les sujets de discorde était avouée. Plusieurs ont mentionné vouloir se concentrer sur les sujets qui les rassemblent. N’empêche que M. Legault, dans son espoir de concorde avec ses collègues du Canada, a accepté que les premiers ministres renforcent le programme de stabilisation fiscale «afin qu’il soit mieux adapté à la conjoncture économique ainsi qu’aux ralentissements de l’activité économique dans les secteurs des ressources naturelles».

En clair, ce qu’ils veulent, c’est d’intégrer les revenus des ressources naturelles — ou leur baisse — dans le calcul des paiements de péréquation. Ils en sont présentement exclus. Cela fait atrocement mal à l’Alberta et à son premier ministre Jason Kenney, ainsi qu’à Scott Moe, son homologue de la Saskatchewan. 

La péréquation est la somme d’une trentaine d’indicateurs économiques dont sont exclus les revenus du pétrole. MM. Kenney et Moe ont réussi à faire accepter aux 13 premiers ministres et leaders des territoires du Canada que le pétrole devrait plutôt être inclus.

François Legault devrait plutôt être extrêmement prudent avec la péréquation. Nous savons bien qu’il n’aime pas que le Québec soit une province qui encaisse des revenus de la péréquation — ce avec quoi nous sommes d’accord. La péréquation n’est pas une source de fierté et il serait bien que le Québec s’en affranchisse un jour. Mais nous n’en sommes pas là. Le Québec a empoché 11,7 milliards $ de la péréquation en 2018, l’essentiel des 19 milliards $ qui est redistribué au Canada. Si M. Legault réussit à attirer plus d’emplois payants au Québec, tout le monde applaudira, mais ce n’est pas demain la veille que le Québec s’affranchira de la péréquation. De fait, depuis les débuts de la péréquation, en 1957, le Québec a été une province réceptrice... toutes les années. Un renversement de la situation nécessitera une bonne dizaine d’années, au mieux.

M. Legault est l’un des plus ardents défenseurs des pouvoirs des provinces. Mais en acceptant que les premiers ministres renforcissent le programme de stabilisation fiscale, il ouvre la porte à un nouveau calcul de la péréquation. C’est dangereux.

Il reste à voir ce que Justin Trudeau en pensera. Le premier ministre du Canada veut ménager la chèvre et le chou alors qu’il amorce un second mandat, mais minoritaire cette fois. Il doit faire attention à ses arrières et ménager ses relations avec les provinces. Cependant, il n’ira pas accepter une nouvelle péréquation incluant les revenus pétroliers. Il n’est pas si naïf !