Légaliser tout en encadrant

ÉDITORIAL / La légalisation de la marijuana au Canada a franchi une étape critique, hier, avec le dépôt du projet de loi C-45 qui encadre cette promesse électorale du premier ministre Justin Trudeau. Mais plusieurs des dispositions proposées ne calment pas toutes les craintes. Le débat est cependant bienvenu, il doit se faire même si, comme dans le cas de l'aide médicale à mourir, il restera encore de vastes pans de la population qui s'y opposeront.
Des milliers de Canadiens ont subi les affres des drogues, ou les ont vu chez des proches. Pendant plus de 50 ans, ils ont entendu les discours officiels des gouvernements qui ont démonisé les drogues de toutes sortes, sans toujours faire la différence entre les différentes variétés. Pendant plus de 50 ans ils ont vu le monde interlope, mafia, gangs de rue et motards criminalisés s'affronter jusqu'à la mort pour contrôler le trafic de ces substances illégales et les milliards qu'elles génèrent. L'efficacité de cette lutte est discutable puisque selon bien des indicateurs, marijuana, haschich et des drogues dures bien plus nocives sont toujours largement disponibles à ceux qui savent à qui s'adresser.
Nous partageons l'avis du gouvernement libéral que le combat contre la marijuana ne mène nulle part. Les forces de l'ordre y ont consacré des énergies folles et onéreuses depuis si longtemps, sans résultat probant. Trop de Canadiens traînent de contraignants casiers judiciaires pour possession simple de cannabis, un crime trivial. Une nouvelle approche paraît nécessaire d'autant plus qu'une majorité de Canadiens partagent maintenant l'avis du gouvernement sur la légalisation.
Il ne faut toutefois pas ouvrir les vannes à un commerce totalement libéralisé, ni rejeter du revers de la main le point de vue de ceux qui s'opposent à la légalisation. Il y a dans le lot de judicieuses mises en garde comme celles de psychiatres et de médecins.
Au Canada, dès 18 ou 19 ans, des jeunes peuvent se procurer de l'alcool sans aucune contrainte, malgré ses effets sur la santé et le développement du cerveau. Ils peuvent aussi voter et conduire un véhicule. La marijuana, lorsque consommée en modération, n'est pas pire que l'alcool. Mais entre les mains du crime organisé, qui sait ce qui est offert sur le marché ? Le contrôle par l'État de la production de marijuana permettra à tout le moins de garantir aux usagers la vraie nature de la marijuana qui est offerte, et sa potentialité en THC. 
Évidemment, le marché illicite ne cessera pas. Les truands seront toujours là pour tenter de vendre aux mineurs, ou des drogues dures qui demeurent illégales. La police aura toujours son rôle, entre autres dans la lutte contre les facultés affaiblies au volant, par l'alcool ou la marijuana.
Il reste un rôle aussi pour les autorités qui devront accompagner la légalisation d'une vaste campagne de sensibilisation pour prévenir les usagers attirés par la nouveauté et la disponibilité facilitée. 
Le Canada a appris d'autres juridictions, le Colorado notamment, qui sont déjà passés par là. Interdire les formes comestibles est un bon enseignement, par exemple. Il restera aux provinces à décider de la formule retenue pour distribution et le secteur privé demeure une option sérieuse. On vend de l'alcool dans les dépanneurs et il n'y a pas de débordement. La marijuana n'a pas à être contrôlée jusqu'aux points de vente dans les pharmacies ou les magasins de la SAQ au Québec, ou les Liquor Store ou les Beer Store de l'Ontario.