L'efficacité discrète

Plusieurs ont été étonnés de voir Madeleine Meilleur nommée Procureure générale de l'Ontario. Ils démontrent leur méconnaissance de la députée d'Ottawa-Vanier et tout ce qu'elle a fait depuis une décennie en politique provinciale.
Il est vrai que le gouvernement libéral de Kathleen Wynne est sur ses derniers milles et qu'une élection pourrait être déclenchée dans quelques semaines, ou quelques mois tout au plus. Cette nomination pourrait ainsi être de courte durée. Ce serait présumer du résultat de la prochaine campagne électorale et des forces en présence. Malgré l'héritage pestilentiel de Dalton McGuinty dont Mme Wynne veut se délester, personne ne peut aujourd'hui prédire avec assurance que la néo-démocrate Andrea Horwath et le conservateur Tim Hudak sont sur le point de ravir le pouvoir aux libéraux ontariens.
L'incertitude des prochains mois ne devrait pas jeter de l'ombre sur la splendide promotion qui a été offerte à Mme Meilleur. Certains diront même qu'elle accède ainsi à la plus haute fonction élue de l'histoire de l'Ontario français moderne.
Au cours des dernières décennies, aucun autre Franco-Ontarien n'aura occupé de fonction aussi névralgique au sein du cabinet. Pour les fins de l'argumentaire historique, on pourra considérer les noms de Noble Villeneuve, ministre de l'Agriculture dans le gouvernement de Mike Harris, et Gilles Pouliot, ministre des Transports dans celui de Bob Rae. Mais aucun de ces ministères n'a autant d'influence sur la vie quotidienne des citoyens que celui de la Justice. De l'administration des tribunaux en Ontario jusqu'au rôle de conseiller juridique du Cabinet, le Procureur général est le garant de la justice dans la province.
Madeleine Meilleur est une personne décidée mais discrète. Elle a amorcé sa carrière publique comme conseillère municipale à Vanier, puis à Ottawa après la fusion. Elle a succédé à Claudette Boyer comme députée d'Ottawa-Vanier et à l'élection du 2 octobre 2003, a aussitôt fait son entrée au cabinet de M. McGuinty. Cela fait donc plus de 10 ans qu'elle sert au cabinet; en soit, cela est un tour de force qui exige des qualités hors du commun. 
Elle est peu encline à faire des esclandres intempestifs. Sa voix monocorde et son respect inébranlable des lignes de parti n'ont pas fait d'elle la favorite des médias; plusieurs l'ont ainsi qualifiée de poids léger de la politique ontarienne. Elle s'est plutôt servie de cette sous-estimation pour faire avancer ses priorités (notamment en éducation pour les Franco-Ontariens) et celles de son gouvernement à l'abri des regards inquisiteurs.
Un élu ne survit pas 10 ans au cabinet sans un flair assuré ni faire un certain nombre de choses correctement. Ses ministères étaient peut-être considérés sans grande importance (Culture, Services communautaires, Affaires francophones, Sécurité publique) mais nul n'a jamais fait l'objet d'un quelconque scandale. Cela signifie qu'elle a su bien s'entourer, déléguer et désamorcer les problèmes avant qu'ils ne fassent les manchettes.
Rien ne s'y passait? Voilà bien mal connaître l'administration publique. Tous ces ministères ont des responsabilités, des mandats, des équipes de fonctionnaires, des écueils autour desquels naviguer. Sous Madeleine Meilleur, tout s'est fait dans la plus grande discrétion et avec une efficacité suffisante pour ne pas susciter de soupçons. Cette capacité à livrer une administration efficace s'avère une énorme qualité dans les milieux politiques. Jamais Dalton McGuinty ni Kathleen Wynne n'ont eu à lui reprocher une coche mal taillée, un dossier mal piloté. Pour un premier ministre, ces gens valent de l'or. 
Madeleine Meilleur ne sera jamais première ministre, ni même ministre des Finances. À sa manière bien à elle, elle  s'est sans faire de bruit hissée au sommet des réalisations de la classe politique franco-ontarienne. Voilà ce que signifie sa nomination à titre de Procureure générale de l'Ontario.