Le mirage du baseball à Montréal

Pendant quelques heures le week-end, dernier Montréal a vécu au rythme du baseball comme à l'époque des Expos. Deux matches hors concours ont attiré un total de 96000 spectateurs. Mais ce serait commettre une grave erreur de conclure que la métropole québécoise est prête à accueillir une autre franchise des ligues majeures.
Nostalgie et engouement passager ne comptent pour presque rien dans l'implacable loi économique du sport professionnel.
Depuis plusieurs mois, le comité Projet Baseball Montréal - dont l'ancien joueur Warren Cromartie - s'active et base son action sur un sondage Léger et sur une étude partiale de la firme Ernst & Young. Qui croira, par exemple, qu'un nouveau club pourrait attirer 28500 spectateurs en moyenne, ce que les Expos n'ont fait que deux fois, en 1982 et 1983? Au-delà d'un sondage, quelle preuve a-t-on qu'une nouvelle génération d'amateurs, qui n'a pas connu les Expos qui ont quitté il y a 10 ans, répondra à l'appel de ce sport?
L'étude dresse quand même un portrait global actualisé de l'industrie du baseball en Amérique du Nord et propose la ville de Minneapolis en guise de comparaison. Il s'agit certainement d'un exemple enviable, mais, encore une fois, il faut faire attention de tirer des conclusions hâtives.
Ernst & Young dresse un ensemble d'hypothèses qui doivent être suivies afin d'assurer la viabilité du projet de relance du baseball à Montréal. Mais elle passe sous silence les quatre conditions les plus importantes. Ces omissions ont largement été balayées sous le tapis au cours de la fin de semaine et discréditent le rapport.
Une vraie relance passe par: un proprio milliardaire, d'abord; la disponibilité d'une équipe actuelle ou l'ouverture du baseball majeur à l'octroi de nouvelles franchises; la construction d'un nouveau stade et l'appui des pouvoirs publics à du financement à hauteur de centaines de millions.
Pour le moment, seule la deuxième condition pourrait être remplie: il y a toujours un ou deux propriétaires qui songent à vendre leur club, mais encore faut-il s'entendre sur un prix et avoir la permission de le déménager au Canada. C'est toujours délicat.
Les nouveaux stades de baseball en Amérique ont tous coûté plus de 450 millions$. Le groupe Projet Baseball Montréal souhaite que les gouvernements en assument les deux tiers (environ 335 millions$) et en demeurent propriétaires. Dans les conditions politiques et économiques actuelles, ni Montréal ni Québec ni Ottawa n'embarqueront dans une telle affaire - et ne devraient pas le faire non plus. Le Québec a déjà souscrit 200 millions$ pour un nouveau Colisée, à Québec, et il serait insensé de se lancer dans une autre aventure du genre à Montréal.
Ce que l'État ne paiera pas, le propriétaire devra donc l'avancer.
Les futurs Nordiques de Québec ont trouvé leur propriétaire en Pierre Karl Péladeau. Celui qui voudra relancer le baseball à Montréal devra, comme Charles Bronfman en 1969, rapidement sortir de l'ombre pour que le projet ne soit pas une chimère. Il doit avoir les ressources pour acheter un bout de papier (la concession) qui coûte environ 500 millions$ US, et être en mesure d'absorber des pertes de 25 à 50 millions$ par an, les mauvaises années. Il faudra qu'il accepte d'être condamné à la presque médiocrité et à la reconstruction perpétuelle à laquelle sont condamnés les villes de taille moyenne comme Montréal et ses 3,8 millions d'habitants, bons pour le 15e rang en Amérique du Nord. Qui est prêt à se satisfaire de toujours passer au second plan derrière les New York et les Los Angeles de ce monde, qui gagneront toujours la surenchère des salaires des vedettes?
Il y a sans doute en Amérique deux ou trois milliardaires prêts à relever un tel défi; leurs deux espoirs seront de gérer serré pour dégager des profits même dans un petit marché, et la perspective assez solide de revendre à profit dans 10 ou 20 ans. Le Projet Baseball Montréal doit le recruter sans quoi son aventure est illusoire.