Le mandat

Chaque annonce d'une réduction des budgets et des effectifs à Radio-Canada amène son lot de protestations. Les Canadiens en sont témoins depuis jeudi alors que le président Hubert Lacroix a confirmé la plus récente ronde d'amaigrissement de la société d'État.
En 2012, Radio-Canada (et son pendant anglophone Canadian Broadcasting Corporation) avait déjà été confronté à une cure de 115 millions $ répartie sur trois ans. Cela avait été annoncé dans le budget de 2012 qui a imposé des réductions budgétaires de 5 à 10 % à travers tous les ministères et agences du fédéral.
Cette fois, ce n'est pas que d'Ottawa que vient le message. Il y a bien une tranche de 45,5 millions $ de réductions qui s'applique (troisième étape des coupures de 2012). Mais il y a aussi de substantielles baisses de revenu publicitaire, surtout du côté de Hockey Night in Canada. À ce chapitre, la SRC n'échappe pas aux effets d'une crise qui affecte tous les médias occidentaux : les habitudes télévisuelles, d'écoute et de lecture des moins de 35 ans sont radicalement différentes de celles des générations précédentes. Ils désertent les médias traditionnels, et les annonceurs aussi ; LeDroit n'y échappe pas non plus.
En 2012, LeDroit s'est vigoureusement porté à la défense de Radio-Canada. Stephen Harper dirigeait une majorité conservatrice à la Chambre des communes et planait dans l'air une ambiance revancharde contre la société d'État. Plusieurs conservateurs l'ont en grippe depuis longtemps, soupçonnent une antipathie à la droite (pro-souveraineté au Québec, pro-libérale au Canada anglais) et certains espéraient même sa privatisation. Le gouvernement a résisté à ces appels aveugles ; Radio-Canada/CBC nourrit le tissu social de ce pays si vaste et si différent tant par ses langues, sa culture, sa géographie, son économie. Cela doit être préservé. Sa forme, cependant, doit évoluer dans le temps. Elle l'a d'ailleurs fait avec le lancement de réseaux de nouvelles en continu et une présence active sur Internet avec des sites de nouvelles et un site spécialisé comme Tou.tv.
Devant des pressions économiques énormes et un financement plafonné du fédéral, M. Lacroix est confronté à des choix difficiles. Il a choisi de sacrifier le hockey, l'essentiel du service des sports du réseau français, les antennes régionales d'Espace Musique et la future antenne pour CBC à London. Ces décisions ne vont pas au coeur du mandat de la société d'État.
Ottawa a confié à Radio-Canada/CBC un lourd mandat que l'érosion des finances rend de plus en plus inatteignable. Elle doit être tout pour tout le monde, 24/7, d'un océan à l'autre, en français et en anglais, de qualité équivalente. En plus de remplir une fonction de construction de l'identité canadienne, et du Canada dans le monde. Ouf.
Mais pour les Canadiens qui vivent dans une situation minoritaire, ce mandat s'articule de façon bien concrète. La Fédération des communautés francophones et acadienne, ainsi que l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario, ont vite flairé la menace que les coupures budgétaires constituent pour Radio-Canada hors-Québec. Pour eux, la SRC joue un rôle essentiel de rassemblement et de reflet de ce qu'ils sont. Ces stations travaillent déjà avec des équipes minimales ; toute réduction que l'administration centrale serait tentée d'y faire s'avérera une atteinte directe au mandat de la SRC. Ces auditoires doivent déjà endurer une montréalisation grandissante de leur espace médiatique. Ce n'est pas une perception fantaisiste mais la conclusion d'un rapport du comité des langues officielles au Sénat. Ce bilan avancé dans « Les obligations linguistiques de CBC/Radio-Canada » est implacable et ajoute un niveau de complexité à la direction de la société d'État.
Un jour, il faudra bien qu'Ottawa revoie en profondeur son mécanisme de financement de Radio-Canada. Les Canadiens tiennent à leur diffuseur national autant qu'à leur système de santé universel et gratuit. Alourdir un mandat d'un organisme national nécessaire comme Radio-Canada sans lui en fournir les moyens financiers équivaut à nourrir des voeux pieux.