Le legs de Jean Garon

Le décès de Jean Garon, mardi, permet de rappeler certains éléments récents de l'histoire agricole, politique et sociale du Québec.
Cela fait presque trois décennies qu'il a quitté le ministère de l'Agriculture mais son aura n'a en rien terni. Il a profité jusqu'à la toute fin de l'enviable réputation de meilleur ministre de l'Agriculture que le Québec ait jamais eu. Pendant les neuf années du gouvernement de René Lévesque, il a été le seul titulaire du poste. Personne n'aura duré aussi longtemps à la tête de ce ministère, sauf pour un virtuel inconnu, Laurent Barré, 16 ans sous Maurice Duplessis, de 1944 à 1960. Si le « cheuf » aimait bien les agriculteurs, ses ministres étaient pour la plupart des acteurs de second, voire de troisième rang. Nous ne pouvons certainement pas dire cela de M. Garon.
Rien ne destinait pourtant Jean Garon à devenir ministre de l'Agriculture. Souverainiste convaincu, il commence à militer dès les années 1950 - la date de son décès correspondant à la fête du Canada ne fait qu'ajouter à l'ironie du personnage. Il était un adversaire de la stratégie de l'étapisme de M. Lévesque. Ce dernier fait tout de même appel à lui au lendemain de la victoire du Parti québécois le 15 novembre 1976.
M. Lévesque, s'est-il rappelé pour l'émission Mémoires de députés, lui offre l'agriculture parce qu'il y a « plein de problèmes juridiques » dans le secteur. Parce que ses convictions politiques pourraient augmenter l'adhésion au projet de souveraineté dans les régions rurales du Québec. Et aussi, parce qu'il avait la tête de l'emploi.
Avec un parler sans fioritures et sa bonhomie attachante, les Québécois le confondent pour un agriculteur de fond de rang, sympathique mais un peu simplet. La réalité est cependant aux antipodes de l'image. Économiste et avocat, il enseignait le droit fiscal à l'Université Laval avant de se lancer en politique en 1976, pour la « cause » et sans aucun espoir de victoire.
Il accepte de relever le défi du ministère de l'Agriculture « même si je savais faire la différence entre une framboise et une vache mais pas beaucoup plus que ça », admet-il à Mémoires de députés.
Les années 1960 en sont d'une urbanisation massive au Québec. Les terres agricoles, toutes dans le sud du bassin du fleuve Saint-Laurent, sont sous pression d'être grugées par les nouveaux quartiers et les industries en développement. Jean Garon se lancera corps et âme à bâtir la Loi sur la protection du territoire agricole qui met à l'abri des milliers d'acres de précieuses terres arables de la spéculation foncière. Cela se concrétise en 1978 et consolidera la réputation de « bon gouvernement » du Parti québécois qui agit au même moment dans plusieurs autres domaines : la langue française, l'assurance-automobile, le financement des partis politiques, etc.
Jean Garon a aussi popularisé le concept de l'autosuffisance alimentaire. Il a fait tout cela en maintenant des relations aussi harmonieuses que possible avec le principal lobby sectoriel du Québec, l'Union des producteurs agricoles, réputé pour ses relations difficiles avec la classe politique.
Depuis la sortie de M. Garon de l'Agriculture, en 1985, le Québec a connu 12 responsables du portefeuille. Aucun n'y a laissé sa marque. Difficile de le faire lorsque le titulaire n'occupe le poste que deux ans, la moyenne depuis M. Garon. Pourtant, les défis dans les secteurs de l'agriculture, de l'alimentation et des pêcheries - le nouveau nom du ministère - sont immenses. La relève n'est pas au rendez-vous. Le commerce est plus exigeant que jamais, entre autres au chapitre des produits biologiques. Le climat est toujours difficile et nous force à importer des marchés extérieurs, fortement industrialisés. Notre autosuffisance alimentaire ne peut être que partielle, et exporter les aliments que nous produisons se confronte à des obstacles de protectionnisme et de taux de change.
Même si l'acte de manger survient trois fois par jour, cela ne suffit pas pour assurer la survie de l'agriculture québécoise. Elle a besoin de champions comme Jean Garon... plus souvent qu'à tous les 30 ans.