Le coût de la santé

Les infirmières à 100 000 $ ? Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Le phénomène s'amplifie, tout simplement. Parce que le problème de recrutement de personnel infirmier se perpétue depuis des années : malgré l'instauration de primes de rétention à l'époque du gouvernement libéral, la pénurie est encore criante.
Confrontée à ce phénomène, la direction du Centre de santé et de services sociaux de Gatineau n'a d'autre option devant elle que de recourir à l'une ou l'autre des valves de sécurité du système : les agences privées de placement et les heures supplémentaires.
Cela donne, en bout de course, des factures en hausse par les agences privées et des heures sup à des niveaux records. Cela donne aussi la manchette du quotidien LeDroit dans notre édition d'hier où nous faisions état que 53 infirmières ont fait tant d'heures supplémentaires qu'elles ont fracassé le plateau des 100 000 $ de revenus en 2013. Le record atteint même le double dans le cas d'un infirmier qui a cumulé plus de 2000 heures supplémentaires et empoché plus de 209 000 $ en salaire ! C'est presqu'autant que le grand patron du CSSSG Denis Beaudoin !
Phénomène extraordinaire, certes, mais du déjà-vu. En 2010, LeDroit publiait des informations à peu près identiques. Plusieurs infirmières qui empochent plus de 100 000 $, et une employée avec des revenus de 163 000 $, quelques milliers de dollars de moins que le grand boss de l'époque, André Rodier.
La seule différence entre 2010 et 2014, c'est que la tendance s'est accélérée. Trois fois plus de membres du personnel infirmier ont dépassé le seuil de 100 000 $ de revenus. Nous ne parlons plus d'un accident de parcours, de phénomène isolé ou hors de l'ordinaire, mais d'une tendance lourde et inexorable. Et fort inquiétante.
Tirons une chose au clair d'entrée de jeu. Personne ne doit lancer la pierre à ces employés qui font trois ou quatre quarts de travail par semaine... en surplus de leur horaire régulier de 37,5 heures/semaine. Plusieurs quarts supplémentaires au CSSSG sont forcés. Si personne ne se porte volontaire, les infirmiers et infirmières se voient forcés de demeurer au travail. Ils ne peuvent dire non pour ne pas causer une rupture dans la livraison des soins de santé.
Et puis, il faut aussi dissiper la notion que tous ces gens empochent 70 000 ou 80 000 $ comme salaire de base. En 2010, la présidente du Syndicat des professionnelles en soins infirmiers et cardiorespiratoires du CSSSG, Elizabeth Leduc, rappelait que le maximum à l'échelle salariale était de 55 489 $. Il n'a pas augmenté de façon substantielle depuis.
Ce « club des 100 000 $ » illustre par-dessus tout que le réseau de santé en Outaouais souffre encore, et plus qu'à peu près toutes les autres régions du Québec.
Il y a moins d'infirmières par tranche de 100 000 habitants en Outaouais (487 en 2011), moins qu'ailleurs au Québec (720), bien moins qu'à Ottawa (845). Il en manque plus de 500 dans le réseau et le CSSSG est rendu à les courtiser jusqu'aux Philippines parce que les réseaux scolaires ne suffisent pas à la demande. Il y en pas assez qui s'inscrivent à l'entrée et inévitablement, pas assez qui obtiennent leurs diplômes. Et pas assez qui résistent au chant des sirènes de l'Ontario où les conditions de travail sont moins chaotiques.
Car au-delà des centaines d'heures que certaines infirmières peuvent travailler, volontairement ou non, ce n'est pas une vie que d'être au boulot 60, 70 heures par semaine, presque 52 semaines par année. L'épuisement les guette. Et avec l'épuisement, les erreurs.
Car voilà le grand risque qui se profile à l'horizon : on a beau pousser la machine, il vient un temps où ça déraille. La direction du CSSSG en est tout à fait consciente. Et quand ça déraille, la santé du public est menacée. Un professionnel fatigué, médecin, infirmière ou préposé, est à deux pas de faire une erreur qui peut être fatale. Un patient échappé, un médicament erroné, un diagnostic fautif ; voilà qui peut coûter beaucoup plus qu'une infirmière de plus ou de moins dans ce « club des 100 000 $ ».