Une statue de Paul de Chomedey de Maisonnneuve, le fondateur de Montréal

Le 375e contre le 150e

ÉDITORIAL / Toute la journée, hier, 17 mai, nous avons vécu au diapason d'un anniversaire de Montréal. Partout, sur toutes les tribunes, les gens rappelaient cette journée de commémoration qui doit se poursuivre toute l'année.
Tout cela est fort bien. Montréal, métropole culturelle (et autrefois métropole économique), sait organiser des fêtes. Surtout pour se fêter elle-même. Ses étés s'avèrent une suite de festivals, et les imaginatifs cerveaux de la plus grande ville française après Paris ont réussi à l'illustrer même en hiver.
Montréal affiche un talent fou pour se trouver des raisons de célébrer, le 375e a surgi. Peu importe que 375 n'ait rien d'un chiffre rond que l'on ait coutume de souligner...
Le contraste est par ailleurs immense avec le 150e anniversaire de la Confédération, souligné avec particulièrement d'effort à Ottawa, la capitale du pays. 
De ce 150e, hors d'Ottawa, qu'entend-on? Rien, ou si peu. Comme si le 375e de Montréal avait enterré par son tintamarre ce 150e...
Il y a des raisons derrière cela. Et elles sont fondalement politiques. 
Le Canada et le Québec ont beaucoup changé depuis les célébrations du centenaire, en 1967.
Il y a 50 ans, il n'y avait aucun stigmate au Québec à l'idée de célébrer le centenaire du pays. Cela tombait même sous le sens. Cent ans, voilà un chiffre rond! Et Montréal ne s'était pas gênée pour sortir tambours et trompettes. On empruntait un métro flambant neuf pour se rendre sur une île créée par l'homme pour arpenter la magistrale Expo 67. Le cinquantenaire de son ouverture officielle, au printemps 1967, a largement été souligné, le mois dernier, et plusieurs musées de Montréal proposent des milliers d'artefacts sur cette période bouillonnante de notre histoire d'un Canada français qui s'ouvrait sur le monde. Il s'y vivait une effervescence politique et culturelle que certains ont baptisée «Révolution tranquille».
L'émergence du mouvement pour l'indépendance du Québec ne frémissait que dans certains milieux plus politisés. Il faudrait attendre encore presque une décennie avant l'élection d'un Parti québécois qui n'existait pas encore en 1967. Il n'y avait pas encore ces étiquettes polarisantes de «séparatistes» et de «fédéralistes». Bref, il n'y avait rien de «mal» à fêter le Canada en 1967.
Le Canada venait de se doter d'un nouveau drapeau, l'unifolié, qui mettait au rancart l'image de la mère patrie anglaise. Il y avait là un symbole de modernité, de bris avec le passé colonial du «Dominion» qu'il était de bon ton de célébrer en 1967. 
De la même manière que le Québec émergeait de la Grande Noirceur associée à Maurice Duplessis, le Canada allait à son tour connaître sa propre effervescence. Pierre Elliott Trudeau s'est joint au cabinet du premier ministre libéral Lester B. Pearson en avril 1967 et la Trudeaumanie pointait à l'horizon. Au plan social, de grands chantiers animaient les années de l'après-guerre dans un pays dont le visage changeait considérablement avec l'influx de millions d'immigrants. 
Localement, Ottawa s'était faite belle pour 1967, notamment avec le nouveau Centre national des arts. Aujourd'hui, Ottawa tente de faire le pont entre 1967 et 2017. Mais les circonstances ne sont plus les mêmes. Et Radio-Canada, si ancrée à Montréal de nos jours, peine à voir au-delà du fleuve Saint-Laurent. Le 150e de la Confédération? Comme si elle ne voulait pas regarder de ce côté. En se disant qu'il y a, à ses pieds, une fête (presque) aussi considérable, le 375e de Montréal. L'histoire départagera le tout.