Le débat qui a suivi la publication de Statistique Canada a vite dérapé sur l’emploi de la bilingue salutation d’accueil « Bonjour/Hi! » dans certains commerces de Montréal.

L’aveuglement volontaire

ÉDITORIAL / À n’en pas douter, le français accuse un recul au Québec. Au plan de la langue de travail, les données de Statistique Canada publiées hier affirment que 56,5 % des Québécois utilisent uniquement le français au travail, une baisse de 2 %.

Cela paraîtra peu aux yeux de certains, mais il ne faut pas minimiser cette donnée. D’abord, parce qu’elle compare le portrait sur toute une décennie, 2016 par rapport à 2006. Il s’agit de ce que l’on peut qualifier de tendance lourde, amplifiée sur plusieurs années. Elle est donc à l’abri d’un quelconque soubresaut qui pourrait être lié à un secteur industriel ou un phénomène particulier. 

Cette erreur de minimiser, le gouvernement libéral de Philippe Couillard la fait, témoignant une fois de plus de sa difficulté à affirmer le caractère français du Québec, et de façon plus importante encore, à mettre en place et financer adéquatement des mesures pour le stimuler. Il demeure qu’il est difficile de promouvoir le français sur un îlot entouré d’un continent anglais et espagnol, avec les pressions démographiques et de l’immigration. Le premier ministre ne perdrait pas de son lustre s’il devait reconnaître son inquiétude sur la place du français. Au contraire. Il ne semble pas comprendre qu’il n’a rien à perdre à défendre la langue de Molière, et tout à gagner. Mais cela lui échappe qu’il ne gagne rien à camoufler l’érosion du français au Québec. 

Si ce 2 % a son importance, c’est que l’on devine deux choses. D’abord, que ce glissement ne serait pas relié à la mondialisation parce qu’elle était déjà bien engagée en 2006. Le temps passe vite, mais 2006 n’est pas la préhistoire. Personne ne peut prétendre que les marchés d’exportation du Québec ont radicalement changé depuis 10 ans pour expliquer une quelconque érosion du français. 

Et puis, c’est que ce 2 % de recul se constate surtout, même si Statistique Canada ne l’affirme pas ainsi, dans la grande région de Montréal. Cette baisse peut difficilement être attribuable à l’emploi dans le reste du Québec car le marché de l’emploi y semble assez stable. À l’inverse, il y a une avalanche de preuves anecdotiques — dont la valeur reste à confirmer, certes — sur l’emploi grandissant de l’anglais dans l’espace public à Montréal. L’exemple de la boutique Adidas, au cœur de la métropole, la semaine dernière, est probant et ne paraît pas être un phénomène isolé et exceptionnel. Le français a bel et bien perdu de son pouvoir d’attraction.

D’ailleurs, le débat qui a suivi la publication de Statistique Canada a vite dérapé sur l’emploi de la bilingue salutation d’accueil « Bonjour/Hi! » dans certains commerces de Montréal. 

Vu de l’extérieur du Québec, il est particulièrement ironique de voir le tollé suscité par ce « Bonjour/Hi! » alors que c’est précisément cette formule de salutation que préconise le Commissariat aux langues officielles du Canada. Les minorités francophones seraient très heureuses, elles, d’entendre plus souvent ce « Bonjour/Hi! » lorsqu’elles échangent avec le gouvernement fédéral ou en Ontario, notamment. 

Dans le même ordre d’idée, Statistique Canada constate qu’en dehors du Québec, les milieux de travail qui permettent de fonctionner « surtout » ou « uniquement » en français sont rarissimes. De l’ordre de 1,5 % des emplois. À l’inverse, l’usage « unique » de l’anglais se présente à 90 %. Cela témoigne de la difficulté pour les francophones minoritaires de gagner leur vie dans leur langue lorsqu’ils ne sont pas établis dans la Belle Province. 

Dire que le gouvernement de Stephen Harper a voulu museler Statistique Canada. Et nous priver de ces essentiels débats de société ?