Les Québécois se sont résignés au vide juridique, tout en se ralliant autour des grands principes développés par Bouchard-Taylor.

Laïcité: une occasion à saisir

ÉDITORIAL / Au lendemain de la tuerie à la Grande mosquée de Québec, Le Droit avait prédit que malgré toute la bonne volonté qui s'exprimait à l'endroit des victimes et de la liberté dont les musulmans jouissent au Québec de vivre leur foi comme bon leur semble, il ne faudrait pas grand-chose pour que se rallument les braises du débat sur la laïcité, ou pire, de l'intolérance.
Trois semaines plus tard, voilà que les discussions ont repris alors que Charles Taylor, l'un des auteurs du fameux rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, a fait savoir qu'il avait changé d'idée sur l'interdiction du port de signes religieux pour les employés de l'État en position d'autorité. Le premier ministre Philippe Couillard a sauté sur l'occasion pour noyer le sentiment d'urgence autour du projet de loi 62 sur la neutralité de l'État. Il promet que son gouvernement ira de l'avant au plan législatif, mais pas tout de suite. 
Il cherche à noyer le poisson. Il repousse le calendrier législatif d'une grosse année alors qu'il avait à portée de main une position largement consensuelle avec le Parti québécois et la Coalition avenir Québec.
Cela fait maintenant 10 ans que le Québec discute d'accommodements raisonnables. Certes, il n'y a pas péril en la demeure. Les Québécois se sont résignés au vide juridique, tout en se ralliant autour des grands principes développés par Bouchard-Taylor. Le port de signes religieux ostentatoires dérange encore. Le voile musulman surtout, alors qu'il est perçu comme un signe d'une certaine oppression de la femme. Plus il camoufle, plus il fait réagir. Celles qui les portent entendent des commentaires désobligeants. La tragédie de la mosquée de Québec a cependant montré une autre face de l'islam, vécu par plusieurs Québécois d'adoption comme une religion de paix et de tolérance, à l'opposé de ce qui est véhiculé par des islamistes radicaux qui font une lecture rigoriste du Coran. Mais toutes les religions ont leurs traditionalistes, les chrétiens et les juifs aussi, et les Québécois ont fini par accepter l'autre dans la mesure où tous prônent un paisible vivre ensemble. Il y a de petits accrocs au quotidien, évocateurs de l'intolérance d'Hérouxville, mais vite oubliés.
Concurremment, de similaires débats ont eu lieu au Canada, notamment avec les sikhs et leurs signes religieux, turban et poignard cérémonial. Les tribunaux les ont interprété avec tolérance, prônant certains accommodements. Des agents de la GRC portent le turban, des militaires aussi, même le ministre de la Défense nationale ! Il faut reconnaître qu'après une période d'adaptation, nous ne nous en portons pas plus mal. 
Tout cela ne dispense pas l'État québécois d'affirmer pour autant sa laïcité afin que tous, croyants et non-croyants, se sentent à l'aise et respectés lorsqu'ils interagissent avec leur gouvernement. Au lieu de profiter de la dissension que M. Taylor a partagée publiquement, le gouvernement libéral ferait mieux de trouver un terrain d'entente avec les partis d'opposition plutôt que de se braquer derrière sa majorité parlementaire et lutter contre ce qu'il croit être de la stigmatisation ou de l'exclusion. 
Après les valeurs québécoises restreintes qu'avançait le gouvernement de Pauline Marois et jusqu'au traumatisme de la Grande mosquée de Québec, il existe un espace de bonne entente que Philippe Couillard pourrait aujourd'hui occuper au nom de tous. Le premier ministre ne doit pas gaspiller cette occasion.