Thomas Harding quitte le tribunal en compagnie de ses avocats Charles Shearson (à gauche) et Tom Walsh (en arrière-plan).

Lac-Mégantic: un fardeau à partager

ÉDITORIAL / Compte tenu de la cascade d’événements qui ont agi de façon conjointe pour aboutir en la tragédie de Lac-Mégantic, il aurait été profondément irraisonnable que Thomas Harding, Richard Labrie et Jean Demaître aient à en porter seuls la responsabilité. En ce sens, leur victoire devant les tribunaux, hier, peut s’interpréter comme une conclusion juste à une catastrophe qui a causé la mort de 47 personnes, dans la nuit du 5 au 6 juillet 2013.

Dans cette affaire, tout le monde a un bout de responsabilité. Ça part du gouvernement fédéral qui s’est comporté en pleutre devant une industrie ferroviaire qui faisait tout pour économiser, et cela va jusqu’à l’ingénieur du train, M. Harding, qui n’a pas suffisamment serré de freins à main avant de quitter la gare de Nantes, en amont de la paisible petite ville de Lac-Mégantic. Il était tard et même un petit feu mécanique quelques instants plus tard a été vite maîtrisé. Personne ne se doutait que le moteur, mal réparé à la va-vite quelques semaines plus tôt, ferait une fois de plus défaut. Que cela évacuerait la pression des freins et que le train stationné en haut d’une colline, dévaleraient la pente jusqu’à Lac-Mégantic. Là, filant à 65 km/h, le train s’est coincé dans le virage qui traverse le petit centre-ville. Une étincelle, 6 millions de litres de combustible, le reste ne pouvait que très mal finir. 

Il est bien évident que Thomas Harding et ses supérieurs Richard Labrie et Jean Demaître avaient une responsabilité dans cette calamité. Mais elle était limitée.

Et puis il y avait tous les autres qui doivent aussi porter un peu de la tragédie sur leurs épaules, mais qui n’étaient pas accusés dans ce procès devant jury. Il aurait été inconcevable pour le trio d’accusés que les décideurs au-dessus de leurs têtes s’en tirent les mains propres, la conscience presque tranquille d’avoir fait « ce qu’ils pouvaient dans les circonstances ». 

Cet accident, il a sa genèse dans l’obsession de politiciens comme Ronald Reagan qui en avaient contre le gouvernement. Il avait cru considérablement dans les années d’après-guerre, et l’une de ses nombreuses expressions était ce fameux État-providence. Ici, c’est l’État protecteur, l’État qui veut réglementer pour encadrer, encoconner. Dans les années 1980, Margaret Thatcher, en Angleterre, et M. Reagan aux États-Unis,  ont martelé dur contre la réglementation et les garde-fous administratifs qui avaient un coût cumulatif non-négligeable. 

Il a fallu des années, mais la déréglementation a progressivement fait son œuvre dans l’industrie du transport ferroviaire. Et d’autres aussi. On a permis aux compagnies de n’avoir qu’un seul pilote à bord au lieu de deux. Vingt ans plus tôt, M. Harding n’aurait pas été seul dans la locomotive, il aurait eu un collègue pour serrer des freins avec lui. Les rails auraient été mieux entretenus, les wagons aussi, la Montreal, Maine & Atlantic aurait été forcée d’être moins pingre. Le fédéral aurait été mieux outillé pour résister aux demandes de l’industrie de réduire ses règles de fonctionnement, etc.  

Corollaire souvent oublié aussi : si le pétrole avait pu être acheminé plus économiquement et plus rapidement via un pipeline, il n’y aurait pas eu tous ces trains de marchandises dont le trafic s’était multiplié en quelques années. Cet oléoduc, le Québec n’en veut pas.

Bref, c’est toute la chaîne industrielle qui porte la responsabilité de la tragédie de Lac-Mégantic. Nous ne saurons jamais si c’est cette analyse qui aura prévalu au sein d’un jury qui aura mis presque une semaine pour en arriver à un verdict. Pour les trois hommes, cela importe peu aujourd’hui. Ils étaient sans mot à la sortie du tribunal, ou n’en avaient qu’un seul en bouche : soulagé.