Dans l'univers de Donald Trump, les journalistes qui osent le contredire font du mauvais travail.

La novlangue de Trump

ÉDITORIAL / Pendant sa campagne électorale, Donald Trump a « interprété » certains faits en sa faveur, quand il ne les changeait pas totalement.
Tout devait le dépeindre de façon favorable et il n'y avait que son point de vue qui comptait. On était bien au-delà de nier des analyses et des interprétations d'événements, on en était à nier des événements pourtant clairement documentés. Il ne faut donc pas s'étonner que les premiers jours de sa présidence aient été le théâtre d'autres réinterprétations alambiquées.
Dans la bouche de Donald Trump et de ses fidèles alliés, la réalité cède la place à des « faits alternatifs », à des « non-vérités », etc. Un mensonge répété ad nauseam peut devenir vrai ou à tout le moins, ne plus susciter de réaction négative.
On se croirait dans l'univers de George Orwell et sa novlangue épurée de toute controverse, de toute signification autre que celle approuvée par Big Brother.
Évidemment, on peut tout mettre sur le dos des journalistes, des mal-aimés qui regardent cyniquement le mauvais côté des choses. Ils ont hérité une bien mauvaise réputation bien que les tribunaux reconnaissent l'importance des médias en démocratie : il ne doit donc pas y avoir que du travail répréhensible qui s'y fait...
Mais dans l'univers de Donald Trump, les journalistes font un horrible travail quand ils osent ne pas dire comme lui.
Le Canada a une idée de ce qui attend les États-Unis. Car le gouvernement de Stephen Harper a imposé une vision similaire de la politique pendant la décennie où il a dirigé le pays.
Cela n'allait pas jusqu'à tripoter des vérités évidentes - comme le nombre de personnes qui ont assisté à l'assermentation du président, vendredi -, mais entre faits et interprétation des faits, entre dissémination de l'information et son contrôle, les Canadiens ont vu ce qu'un gouvernement obnubilé par sa vision des choses peut faire.
Pendant ses cinq premières années où il dirigeait un gouvernement minoritaire, Stephen Harper estimait qu'il était justifié de contrôler l'information qui émanait d'Ottawa car il fallait préserver une majorité de votes à la Chambre des communes pour demeurer au pouvoir. Ainsi, toutes les institutions fédérales devaient marcher au pas. Toutes les communications devaient être approuvées par les « novlinguistes » du Bureau du premier ministre. Les porte-parole ne portaient plus... que la parole de la « Centrale » où tout était scripté pour bien faire paraître le gouvernement. Dans une opinion publiée sur le site internet Poynter destiné à l'analyse des médias, hier, l'ex-journaliste Jennifer Ditchburn a rappelé avec brio l'esprit qui régnait à Ottawa à l'époque, et les impacts que cela a eu sur la politique et sur la profession journalistique.
Aux États-Unis, les années de la présidence Trump augurent bien plus mal encore.
La crise financière qui ébranle les médias depuis 10 ans les a saignés de revenus essentiels pour payer les journalistes qui doivent faire le travail de reportage et d'analyse. Leurs rangs ont été décimés et Donald Trump épuise ceux qui restent et qui tentent de débusquer ses mensonges à répétition. Pour M. Trump, tout ce qui, à ses yeux, mine sa légitimité ou son programme politique, sera attaqué sans merci. Sans égards aux faits, à la science, à la preuve. Plus que les résultats de sa présidence ne compteront que la perception et l'image. Car les résultats aussi ne sont que des faits que l'on peut trafiquer.