La dernière campagne de financement de Centraide Outaouais aidera 61753 personnes.

La générosité détournée

ÉDITORIAL / Ce n'est pas une question de se mettre la tête dans le sable, mais de tourner le regard pour ne pas voir.
Chez Centraide Outaouais, personne n'est dupe. Cette semaine, on a dévoilé le résultat de la campagne 2016 et pour la sixième année consécutive, la performance est en baisse. Au cours de l'hiver, Centraide Outaouais a recueilli 4,46 millions $. En 2011, c'était 6,3 millions $.
Cela amène la direction à faire des choix difficiles, d'aider un peu moins de gens dans le besoin, et d'appuyer un peu moins d'organismes qui leur viennent en aide.
S'il y a une consolation, c'est que ce recul n'est pas nécessairement la faute de Centraide Outaouais. 
Du côté d'Ottawa aussi, on se gratte la tête. En cinq ans, la dégringolade a été considérable, de l'ordre de 18 %, de 35 millions $ recueillis en 2011 à 28,4 millions $ en 2015. Ailleurs au pays aussi, ça baisse, mais pas partout. 
Au début de ces années de recul à Ottawa et en Outaouais, on a pointé du doigt certains facteurs que l'on estimait exceptionnels. Une année, on a parlé de la concurrence d'autres campagnes de financement. Une autre, c'était l'incertitude économique. Une autre, c'était la grisaille dans la fonction publique fédérale.
Cette fois, c'est le système de paie Phénix qui aurait modéré les ardeurs philantropiques des fonctionnaires. Quand cela prend des mois à modifier un talon de chèque, sans doute que bien des travailleurs de l'État ont hésité à donner.
Ces explications, ce ne sont pas des excuses. L'idée n'est pas de tirer la pierre sur les équipes dévouées de Centraide, et encore moins aux gens qui contribuent généreusement. Quoique du côté d'United Way à Ottawa, il y a eu des remarques quant à la taille de l'équipe en place, et sur les salaires des hauts dirigeants comme Michael Allen, qui empoche plus de 200 000 $ par an, selon des données publiées par le Ottawa Citizen, en 2016. 
Dans le monde de la philantropie, on reconnaît que les citoyens sont plus sollicités que jamais. Il ne se passe pas une semaine sans qu'une noble cause n'organise une campagne, une marche, un événement où on fera plus que passer le chapeau à la fin. La prolifération des médias sociaux et des plateformes électroniques multiplie les appels à la générosité. Et ce n'est même pas toujours pour une oeuvre de charité; un artiste sollicite de l'aide pour produire un spectacle, un inventeur local cherche des sous pour créer son nouveau bidule avec des outils comme Kickstarter. Les participants ont le sentiment d'aider...
Mais pour des organismes professionnels comme Centraide, ce sont des occasions détournées. On détourne sa générosité vers une autre cible, soit, mais on détourne aussi le regard des affres de la pauvreté qui est à quelques rues de chez soi. Et le portrait est bien là: notre société si riche est plus divisée que jamais. Plus polarisée qu'avant. Les mieux nantis sont plus aisés que jamais auparavant, et à l'autre bout de la société, les moins nantis sont plus mal en point que jamais.  Dans des pays riches comme le Canada, ça ne devrait pas être.  
Les sociétés Centraide veulent que nous tournions le regard vers eux... mais veut-on voir ce qui fait mal à voir?