Doug Ford, premier ministre ontarien

Jongleries comptables

ÉDITORIAL / Sur le fond, Doug Ford a raison d’invoquer un déficit bien plus important que prévu en Ontario. Car il reprend là en essence les propos de la Vérificatrice générale Bonnie Lysyk. Mais pas 15 milliards$ !

Au printemps, la Vérificatrice générale a statué que le déficit pour 2018-2019 serait de 11,7 milliards$. C’est 5 milliards$ de plus que les 6,7 milliards$ prévus par les libéraux de la première ministre d’alors, Kathleen Wynne.

Pire, l’année d’après, soit 2020-2021, le déficit qui devait être marginalement réduit à 6,5 milliards$ augmentait à 12,5 milliards$. Un écart cette fois de 6 milliards$.

L’écart touchait des questions de comptabilité. Les libéraux avaient camouflé le vrai coût des rabais d’électricité de 25%, et le fait qu’il avait calculé comme des revenus de l’État des frais reliés à des programmes de pension d’enseignants. La Vérificatrice générale s’était opposée à ces manigances ; voilà qu’elles refont surface.

Autant le gouvernement Wynne embellissait le déficit, autant celui de Doug Ford le noircit.

Le vrai chiffre est 11,7 milliards$, et il est difficilement attaquable puisqu’il vient de la Vérificatrice générale elle-même. Elle détient une autorité morale sur les questions financières de l’Ontario et ne cède pas sous la pression d’un gouvernement... ou d’un autre.

Lorsque M. Ford parle d’un déficit de 15 milliards$, il utilise un beau chiffre rond, mais qui ne tient pas vraiment dans la réalité.

Il ajoute ainsi aux 11,7 milliards$ quelques milliards que les libéraux avaient engagés pour les frais de garde gratuits, pour les soins dentaires et pour les dépenses en pharmacie. Ces dépenses ont été annulées par les conservateurs, comme la population s’y attendait. Mais pas à ce qu’il les ajoute au déficit comme si ces déboursés avaient déjà été faits !

N’empêche que le premier ministre a aussitôt félicité Vic Fedeli, son ministre des Finances, qui venait de « mettre les réflecteurs sur le plus grand scandale de toute une génération ! »

« Nous demanderons des réponses où est allé cet argent, a poursuivi M. Ford. Beaucoup de libéraux sont devenus riches sous Kathleen Wynne. Les autres ont eu ce déficit de 15 milliards$ »

Rien de moins !

Il y a, vous l’aurez deviné, beaucoup de politique là-dedans. En fait, ce n’est que pour des raisons politiques qu’il s’est jeté sur cet os.

Cet argent n’est allé nulle part puisque c’est une manœuvre comptable factice. Que des libéraux soient devenus riches sous Mme Wynne, peut-être... mais pas en raison de ce déficit sous-évalué. Et ce n’est carrément pas vrai que « les autres ont eu ce déficit de 15 milliards$ ».

Maintenant, ce que Doug Ford en fera, personne ne le sait. Mais ses adversaires s’en doutent.

« Ce n’est qu’une justification pour des coupures encore plus profondes dans les services publics », a rétorqué la chef du Nouveau Parti démocratique, Andrea Horwath.

La « rhétorique enflammée » de M. Ford prépare la table à des coupes sauvages, a quant à elle opiné Kathleen Wynne.

Peut-être pas des coupes sauvages, mais cela offre une porte grande ouverte au premier ministre. Il pourra imposer les restrictions budgétaires qu’il veut faire juste en invoquant « le déficit de 15 milliards$ », même s’il n’est pas vrai. Mais ça sonne mieux que 11,7 milliards$.

Et quand il aura ramené le déficit à 11,7 milliards$, Doug Ford se vantera d’avoir mis l’Ontario sur la route de l’équilibre financier. Même si, en pratique, il n’aura rien fait. Il aura simplement ramené le déficit à ce qu’il est vraiment.