Jason Kenney a oublié non seulement comment fonctionne l’état fédéral, mais a été piqué par un populisme de bas étage qui l’a dérobé même de son respect des faits.

Jason Kenney a égaré son bon sens

ÉDITORIAL / Sur la route qui l’a mené d’Ottawa jusqu’en Alberta, Jason Kenney a oublié non seulement comment fonctionne l’état fédéral, mais a été piqué par un populisme de bas étage qui l’a dérobé même de son respect des faits. Quelle descente pour ce politicien tellement vanté pendant les années de Stephen Harper ! Le voilà qu’il s’abaisse à triturer la réalité dans le seul but de plaire à une frange d’Albertains intolérants, minoritaires à n’en pas douter. Ils sont bien plus futés que celui qui aspire à diriger le Parti conservateur uni, la nouvelle formation provinciale née des ruines du Parti conservateur et du parti Wildrose.

Le sujet ? Le pipeline Énergie Est, évidemment, ce vaste projet d’oléoduc qui aurait traversé l’Ontario et le Québec pour aboutir au Nouveau-Brunswick.

La pétrolière TransCanada a annoncé la semaine dernière qu’elle laissait tomber le projet Énergie Est, d’une valeur de 12 milliards $. On croit que cette volte-face, après quatre années d’efforts, serait due au mur d’obstacles dressé par des dizaines de municipalités du Québec, tout particulièrement, mais aussi de l’Ontario et de groupes des Premières nations. Le processus d’approbation a aussi été ralenti par les problèmes de l’organisation réglementaire canadienne, l’Office national de l’énergie, et plusieurs en tiennent responsables les libéraux de Justin Trudeau.

À la radio FM 93 de Québec, la semaine dernière, Jason Kenney a rappelé que les Albertains traversent une grave crise économique due à l’effondrement des prix du pétrole. Environ 45 000 emplois dans le secteur primaire se sont volatilisés : c’est effectivement une catastrophe à la fois pour les familles touchées comme pour l’industrie et toute la province. 

« Pour nous autres qui sommes dans une récession grave, les politiciens québécois qui célèbrent tout ça (l’annulation d’Énergie Est), c’est difficile pour nous à comprendre », a-t-il confié. 

Ce qui est tout aussi difficile à comprendre, c’est comment il a pu perdre tout sens commun au passage.

Il a par exemple lancé que « les Québécois vont continuer d’acheter et consommer le pétrole des pires régimes du monde, de l’Arabie saoudite, du Vénézuéla, des dictatures, des pays sans droits de la personne. » Voilà qui est carrément faux. Un rapport de la Financière Banque Nationale de 2015 a estimé que 59 % du pétrole sur le marché québécois venait... des États-Unis. Près de 30 % venait de deux pays de l’OPEP, l’Algérie notamment, et de Norvège. L’essor du pétrole de schiste au sud de la frontière a rendu cette ressource plus attrayante pour le Québec. M. Kenney est donc de bien mauvaise foi à ce sujet.

Il dérape carrément quand il promet de tenir un référendum pour priver le Québec des revenus pétroliers de l’Alberta, via les paiements de péréquation. 

Il est très hasardeux d’estimer à combien s’estime la contribution du pétrole albertain dans ses versements à la péréquation. Et tout aussi hasardeux d’évaluer combien d’argent de l’enveloppe fédérale est versé au Québec. Pire encore, M. Kenney menace là l’édifice fédéral même ! 

Tristement, le Québec est dans les rangs des provinces pauvres du Canada et perçoit de la péréquation. Elle ne compte pas sur des richesses pétrolières. Et paradoxalement, aux yeux des Albertains réfractaires à un État-providence, le Québec s’est doté de généreux programmes sociaux. 

Malgré tout, lorsqu’il était sur la scène fédérale, Jason Kenney a déjà fait le pont entre le Québec et l’Alberta. Il n’a jamais remis en question la péréquation. Maintenant qu’il ne défend que les intérêts de l’Alberta, il laisse cours à ses plus bas instincts électoralistes. 

Quelle déception.