Humour noir

La France politique est partie en guerre contre un humoriste, Dieudonné, et la farce pourrait bien se retourner contre elle. Car l'artiste connaît bien la limite de l'acceptable et du juridiquement intolérable et s'amuse depuis ses débuts à marcher au bord de l'abîme.
Dieudonné banalise l'Holocauste, rit du « peuple élu » que se considèrent les Juifs, vante Adolf Hitler, regrette que les chambres à gaz n'existent plus pour punir ceux qui s'opposent à lui. Miracle, cela fait se tordre de rire et multiplie les vivats. Au petit théâtre de la Main d'or, qui fait 250 places, et ailleurs en Europe francophone, on s'arrache les billets pour les performances de Dieudonné.
Mais voilà que la classe politique commence à réagir. Elle veut le forcer à payer les nombreuses amendes qu'il accumule sans payer, entre autres pour évasion fiscale. Elle a fait annuler son spectacle à Nantes, cette semaine, et un prochain à Bordeaux.
Plutôt que de calmer ses ardeurs, cela pique Dieudonné au vif.
Il tente de retourner ces menaces à son avantage, lançant des attaques personnelles, promettant de poursuivre l'État français pour censure. Sur ce point, il a raison : jusqu'où peut aller l'État sans enrayer la liberté d'expression de l'artiste ?
Chaque salve d'un côté entraîne une riposte, souvent via le réseau YouTube, où il cultive, comme sur la scène, la confusion, les dénis et les doubles sens.
Il a même lancé récemment un geste de son cru, la quenelle, apparenté à un salut nazi, une main vers le bas, l'autre sur l'épaule. Ce geste est imité par provocation par des jeunes devant des lieux significatifs pour les Juifs. 
Le footballeur Nicolas Anelka l'a fait à Noël en guise de « résistance » à un système qui l'a cependant rendu millionnaire à taper des ballons en Angleterre et en vantant le fast food. À quand une quenelle en Amérique ? S'il parlait français, nous gagerions sur Tim Thomas, le gardien de but libertarien que la controverse attise. À quand une quenelle québécoise ?
Depuis 10 ans, Dieudonné a embrigadé dans son sillon des groupes disparates. Il compte sur des supporters de la libre expression, des adeptes du complot (anti-juif, anti-11 septembre, anti-n'importe quoi) qui ne savent faire la différence entre des propos antisionistes, c'est-à-dire contre des politiques de l'État d'Israël, et antisémites, c'est-à-dire anti-juifs. Il entraîne aussi dans son sillon des hordes désoeuvrées de fils du Maghreb des banlieues sans avenir des villes de France, attisés par leur haine envers Israël. Il y a des pro-Palestiniens, peuple pauvre et opprimé meurtri par l'armée d'Israël, comme feu le cinéaste Pierre Falardeau qui se bidonnait à ses côtés à l'émission Tout le monde en parle, en 2005. Et assez mystérieusement, des fanas du Front national plutôt opposés à l'immigration, où il a même recruté Jean-Marie Le Pen comme parrain d'un de ses enfants.
Voilà tout un parcours pour cet humoriste brillant. D'abord plutôt à gauche, ce Camerounais de père et Breton de mère a d'abord embrassé la cause des Noirs, se présentant même aux élections contre le Front national en 1997. Le voici aujourd'hui devenu un artiste limite qui cultive la controverse et offre une tribune à des antisémites notoires en France, tout en niant du même souffle partager toutes leurs idées.
Ces nouveaux « amis » remplacent d'anciens alliés comme son premier partenaire de scène, Élie Semoun (un juif !), qui a su tirer la ligne au bon moment entre humour provocateur et incitation à la haine.
Au Québec, où Dieudonné a fait rire au début des années 2000, on se méfie de lui maintenant. 
Le fondateur du Festival Juste pour rire, Gilbert Rozon, soutient que tout ce débat est en train de faire de Dieudonné un martyr. Riche en plus. 
C'est cela le plus triste, semer la zizanie lui profite à tous les plans.