L'Alberta souhaite que soit permis un gigantesque nouveau projet d’exploitation des sables bitumineux. 

Frontier : Trudeau doit dire non

ÉDITORIAL / L’avenir du gouvernement minoritaire de Justin Trudeau se joue ces semaines-ci… dans le nord de l’Alberta. La province de Jason Kenney souhaite que soit permis un gigantesque nouveau projet d’exploitation des sables bitumineux, pour lequel l’approbation du gouvernement fédéral est nécessaire. Le cabinet Trudeau devrait donner son avis d’ici la fin de février.

Souhaitons qu’il refuse ce projet baptisé Frontier. Car cette nouvelle aventure pétrolière va à l’encontre de l’engagement solennel que le gouvernement Trudeau a fait d’atteindre zéro émission de carbone d’ici 2050. C’était juste avant la marche pour l’environnement à Montréal, à laquelle avait participé la militante Greta Thunberg. M. Trudeau doit prendre les décisions qui s’imposent pour s’y rendre.

La mine Frontier prévoit l’extraction de 260 000 barils de pétrole par jour pour les 40 prochaines années. Le panel d’examen environnemental a conclu que des «risques significatifs délétères sur les zones humides, sur les vieilles forêts et sur les espèces animales». Sans parler de l’impact sur l’usage et les habitudes culturelles des peuples indigènes qui arpentent ce territoire sis à 120 km au nord de Fort McMurray. Le pétrole des sables bitumineux contribue déjà à hauteur de 10 % de toutes les émanations de gaz à effet de serre. Frontier augmenterait cette part, évidemment. Au lieu de s’approcher de la carboneutralité, le Canada s’en éloignerait.

Les pressions en faveur du développement des ressources pétrolifères s’activeront, soyons-en sûrs. Le premier ministre Kenney criera au meurtre. Les entreprises du secteur pétrolier emboîteront le pas.

M. Trudeau doit leur dire non.

D’abord, parce que la société derrière cet immense projet, Teck Resources, n’est pas un joueur exemplaire sur le plan environnemental. Dans ses mines de charbon, de cuivre et de zinc, elle a déjà rejeté des effluents néfastes pour l’environnement. Dans un jugement en 2018, elle a payé... 8 millions $ en pénalités : aussi bien dire que ce ne sont que des cacahuètes par rapport aux profits générés par Teck. L’entreprise vaut 18 milliards $ en bourse !

Évidemment, Teck Resources n’exploitera ce précieux gisement que si les données économiques ont du sens. À 50 ou 60 $US le baril, c’est bien en deçà des 75 $US qui sont la borne minimale des prix de la ressource pour que Frontier dégage des profits.

Puis, il y a de la résistance au sein du caucus libéral par rapport au projet Frontier. Plusieurs députés ont déjà commenté négativement la perspective d’exploiter un nouveau gisement de pétrole des sables bitumineux en regard aux engagements du Canada d’être carboneutre d’ici 2050. Ils réalisent bien par contre que cela ne veut pas dire que le Canada n’émettra pas de gaz à effet de serre, juste que chaque émission de GES ait sa contrepartie pour la réduire. Ce n’est pas en plantant 2 milliards d’arbres qu’on arrivera. C’est un bon début mais cela n’effacera pas 260 000 barils de pétrole... par jour!

Le Canada a fait de sérieuses promesses. C’est le temps de voir s’il parle des deux côtés de la bouche. Le gouvernement doit déjà composer avec les effets néfastes de son pipeline Trans Mountain. Ajouter au passif canadien, qui est déjà le neuvième émetteur au monde, serait contreproductif. Et pour des décennies à venir, alors que la population mondiale demande des actions concrètes pour l’environnement. Justin Trudeau doit agir conséquemment... et trouver une manière de calmer Jason Kenney du même coup. Pas une mince tâche !