Louise Mushikiwabo et François Legault

Francophonie: quel héritage?

ÉDITORIAL / La nouvelle secrétaire générale de la Francophonie vient de passer quelques jours à Ottawa et au Québec, où elle a tenu dans ses discours les idées reçues associées à sa fonction. Ainsi, Louise Mushikiwabo a défendu le partage de la richesse, notamment, et a milité pour la place des femmes et le développement de l’Afrique dans l’échiquier mondial.

Mme Mushikiwabo a ainsi réitéré les grands principes défendus par Michaëlle Jean, de qui elle a hérité le poste à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie.

C’est bien, et c’est ce qu’on s’attend de la fonction.

Mais en même temps, cela sonne pas mal faux.

Mme Jean incarnait les valeurs d’échanges internationaux, de promotion du français et de promotion de la femme et de la jeunesse. Des principes qu’elle avait mis en valeur comme gouverneure générale du Canada. Nous ne pouvons en dire autant de Mme Mushikiwabo.

Rappelons quelques-uns de ses faits d’armes. Avant de succéder à Michaëlle Jean, elle était ministre des Affaires extérieures du Rwanda. Un poste qu’elle a tenu pendant huit ans dans ce pays aux traditions démocratiques, disons... élastiques. Le président, Paul Kagamé, s’est hissé en poste en 2000, après avoir été ministre de la Défense au lendemain du génocide de 1994. Il a multiplié les actions anti-francophones depuis. Il a fait du Rwanda un pays où l’anglais a de plus en plus droit de cité, aux côtés du kinyarwanda. Il y est devenu langue officielle en 2003, puis seule langue d’enseignement public en 2010. Le français y est en nette régression, à 11,4 % de la population, comparé à 14,7 % pour l’anglais et 67,7 % pour le kinyarwanda.

Plus problématiques sont les pratiques « démocratiques » assez absentes au Rwanda. Le président Kagamé a été élu avec 95,1 % des voix en 2003, 93,1 % en 2010, puis son record, 98,6 % en 2017. Des scores à la soviétique, quoi. Personne ne sera surpris que les organismes des droits de la personne, comme Human Rights Watch et Freedom House, qualifient le Rwanda d’État totalitaire, avec des disparitions et des assassinats ciblés d’opposants au régime Kagamé.

Entre 2010 et 2018 donc, Louise Mushikiwabo était la numéro 2 de l’administration de Paul Kagamé, dont on dit qu’ils sont proches. Elle ne pouvait pas ne pas savoir ce qui se passait au pays.

M. Kagamé s’est réjoui de la nomination de sa principale alliée à la Francophonie. Une nomination issue davantage des voltiges de la politique internationale, que de la nécessité de trouver la meilleure personne pour le poste. Ainsi, le président de la France, Emmanuel Macron, a endossé Mme Mushikiwabo tôt en 2018. On dit qu’il tente ainsi de rebâtir les relations franco-rwandaises passablement écorchées à la suite du génocide. Coup de force continental de M. Macron versus celui de Justin Trudeau en appui à Michaëlle Jean : le président a prévalu. M. Trudeau s’est rallié. Et Louise Mushikiwabo s’est retrouvée à la tête de la Francophonie à la suite du sommet d’Erevan, en Arménie.

Mme Jean n’était pas sans taches dans la fonction. Certains lui ont reproché des dépenses somptuaires pendant son mandat : attaques ou réalité ? Une chose est sûre, elles étaient imparables et elle les a portées comme une croix tout au long du processus électoral à la Francophonie.

Aujourd’hui, Louise Mushikiwabo a succédé à Michaëlle Jean. C’est elle qui reprend les belles paroles associées à la Francophonie. Nous verrons bien où cela la mènera, si elle les incarnera réellement, avec le paradoxe qui vient avec son discours.