« Selon Marilou Gagnon, professeure en soins infirmiers à l'Université d'Ottawa et militante engagée dans la lutte au fentanyl, quatre victimes se présentent quotidiennement dans les urgences des hôpitaux d'Ottawa. À tous les jours », affirme l'éditorialiste Pierre Jury.

Fentanyl: chaque jour compte

ÉDITORIAL / Le site d'injection supervisé lancé « clandestinement » à Ottawa n'a pas obtenu l'approbation des autorités. Mais il doit être toléré pour sauver si ce n'est qu'une seule vie humaine.
La crise du fentanyl se propage rapidement et la région de la capitale, raisonnablement à l'abri jusqu'ici, ne l'est plus. Il ne faut pas attendre que la situation se dégrade comme à Vancouver, où le bilan du fentanyl s'est chiffré à 967 morts l'an dernier, a révélé l'Association médicale canadienne, en rencontre annuelle à Québec cette semaine. Trois par jour ! En une seule journée, en décembre dernier, Vancouver a pleuré neuf décès : il ne faut pas attendre.
Le fentanyl, un analgésique opioïde, serait 100 fois plus puissant que la morphine. Consommé sous forme de comprimé ou par injection, sa propagation a provoqué une crise de santé publique sans précédent au Canada. 
À Ottawa, les autorités planchent depuis des mois sur un site d'injection supervisé qui encadrera les pratiques de toxicomanes. Il doit ouvrir ses portes en novembre au Centre communautaire de la Côte-de-Sable.
Doit-on alors tolérer un site clandestin si c'est une affaire de 10 semaines ? Oui, justement parce que chaque jour compte. 
Selon Marilou Gagnon, professeure en soins infirmiers à l'Université d'Ottawa et militante engagée dans la lutte au fentanyl, quatre victimes se présentent quotidiennement dans les urgences des hôpitaux d'Ottawa. À tous les jours. 
Ça, ce sont les cas déclarés, les usagers connus qui vont chercher de l'aide. Il y en a certainement d'autres qui souffrent en silence et dans l'isolement. Ils craignent le regard des autorités médicales, ou le bras de la force policière. Ils ne devraient pas avoir peur cependant ; ils souffrent d'un problème de santé, pas d'un problème de crime. Leur dépendance met leur vie à risque. Oui, cela les pousse parfois au crime pour satisfaire leur besoin physiologique de consommer des drogues dures. Mais ils ne sont pas des criminels au départ, juste des malades. Voilà justement ce à quoi servent les sites d'injection supervisés, à offrir un lieu où ils pourront satisfaire ce besoin sans craindre l'intervention policière ni même le regard jugeant d'autrui. 
Hier, des intervenants comme la professeur Gagnon et une poignée d'autres militants ont aménagé un site de fortune dans un parc de la Basse-ville d'Ottawa, à l'intersection des rues Saint-Patrick et Cumberland. 
Ils étaient las d'attendre que la bureaucratie satisfasse toutes les exigences administratives de Santé Canada pendant que des « junkies » souffrent ou meurent dans l'indifférence.
Ils ne voulaient pas patienter deux autres mois et des poussières.
Ils ont bien fait.
Santé publique d'Ottawa n'est pas impliquée mais approuve malgré tout. Les forces policières a dit agir « dans une perspective de sécurité publique » et se limiter à une surveillance des lieux.
Évidemment, la population locale n'a pas été consultée. Mais elle est tristement déjà habituée à vivre avec les conséquences des toxicomanes dans les environs. Il y a déjà des familles qui doivent surveiller les aires de jeu des environs à la recherche de seringues souillées. Il y en aura moins avec un centre d'injection supervisé, pas plus. Au lieu d'envenimer davantage leur vie de quartier, cela l'améliorera. Et puis, ce n'est que pour 10 semaines, le temps que le site officiel ne soit inauguré dans la Côte-de-sable. 
Enfin, c'est une question d'humanité. Ces toxicomanes sont des êtres humains. Poqués par la vie peut-être, mais des humains qui ne méritent pas de mourir pendant que nous détournons le regard.