Entre bien et mieux

Le dramatique feu qui a ravagé le Foyer du Havre, à L'Isle-Verte, provoque un sain questionnement sur les mesures de sécurité dans les résidences de personnes âgées non seulement au Québec, mais partout au pays. L'un des principaux mécanismes à l'étude est la présence de gicleurs qui, selon les autorités, auraient permis de retarder d'au moins une heure la propagation du feu à L'Isle-Verte. Peut-être de quoi sauver plusieurs autres vies humaines.
L'installation de ces appareils d'arrosage automatique s'avère fort coûteuse, cependant, car il faut installer une nouvelle tuyauterie dans les murs et s'assurer que l'approvisionnement supplémentaire en eau le permet. Plusieurs résidences pour aînés ont déjà pris les devants, au Québec comme en Ontario où ces gicleurs font l'objet d'une nouvelle réglementation - deux feux semblables, mais bien moins meurtriers ont eu lieu ces dernières années à Hawkesbury, en 2012 (deux morts) et Orillia, en 2009 (quatre morts).
L'ironie, c'est que les nouvelles installations se font surtout dans les nouvelles résidences, ou les nouvelles ailes qui y sont aménagées, alors que ce sont les plus vieilles constructions qui sont plus à risque. Mais c'est aussi là où les installations seraient les plus onéreuses.
C'était d'ailleurs le cas à L'Isle-Verte. La partie la plus récente du Foyer du Havre était munie de gicleurs, pas la plus ancienne.
Mais il n'y a pas que les systèmes de gicleurs qui sont révisés lors de tels drames humains. Plusieurs soulèvent aussi de possibles carences dans les plans d'évacuation, ainsi que le faible ratio employés/bénéficiaires.
Et pour le moment, les autorités ne se concernent que par les résidences pour aînés, certifiés ou non.
Du même coup, nous pourrions nous interroger sur les procédures d'urgence dans toutes les résidences d'accueil, comme celles pour les handicapés physiques ou mentaux, par exemple. Là aussi des catastrophes pourraient se produire.
Mais les risques ne s'arrêtent pas là.
Il n'y a pas une semaine, ce sont tous les viaducs et ponts d'étagement du Québec qui faisaient l'objet d'une inspection sommaire - et l'objet de réparations d'urgence - à la suite d'un accident à Montréal où un morceau de ciment s'est détaché d'un viaduc.
Quelques jours auparavant, la dégradation accélérée d'une dalle du pont Champlain, à Montréal, provoquait un nouveau questionnement sur l'érosion de nos infrastructures publiques.
Il y a quelques semaines, la collision entre un autobus et un train, à Ottawa, a forcé la remise en question de tous les passages à niveaux et des procédures qui s'y appliquent. Six personnes y sont décédées, dont le chauffeur.
Il y a quelques mois, après le terrible accident de Lac-Mégantic, tous les tracés ferroviaires qui traversent les villes et villages du pays ont été remis en cause. Le rapport du Bureau sur la sécurité des transports, qui vient d'être publié, pointe du doigt la vétusté des wagons DOT-111 pour le transport de certains pétroles plus inflammables.
Chacun de ces drames provoque un réexamen des procédures et des mesures de sécurité; cela est tout aussi sain et valable qu'inévitable. Mais du même coup, aussi souhaitables soient certaines pratiques, il y a une limite à ce qui peut être fait, tant pour des raisons d'efficacité que d'efficience économique. Il est illusoire de croire que tous les wagons DOT-111 seront retirés du parc de transport ferroviaire de pétrole, tout comme il est financièrement impossible d'installer des gicleurs dans toutes les résidences pour personnes âgées au Canada.
La vie est une succession d'équilibres entre ce qui devrait être fait et ce qui est fait, entre le mieux et le bien. Tout en tentant de faire mieux, nous nous contentons souvent de faire juste bien. Il nous reste à souhaiter que ce compromis n'ait pas été à la source des décès de L'Isle-Verte, innocentes victimes du mauvais sort qui s'est tristement abattu sur elles en cette nuit fatidique...