Michaëlle Jean (gauche) serre la main de Louise Mushikiwabo pour la féliciter de sa victoire à la tête de la francophonie internationale.

Elle ne pouvait pas ne pas savoir...

ÉDITORIAL / Le choix unanime de Louise Mushikiwabo fait persister l’impression que les chefs d’État des pays de la Francophonie y sont allés un peu à l’aveugle... Qu’ils ont voté en bloc sans trop savoir ce qu’ils achetaient pour diriger les quatre prochaines années de l’Organisation internationale de la Francophonie.

Il y avait une désaffection majeure à l’endroit de la secrétaire générale sortante, Michaëlle Jean, voilà qui est sûr. Quant aux raisons, elles sont plus nébuleuses. Il y avait des dépenses somptuaires pour la réfection de son appartement de fonction à Paris, mais il doit y avoir plus que ça. Car il y avait autant de raisons de voter contre Mme Jean qu’il y en avait contre Mme Mushikiwabo.

Les pays votants ont passé outre le dossier assez peu reluisant pour le dire ainsi des droits démocratiques au Rwanda, dirigé d’une main de fer par Paul Kagame depuis 24 ans. Encore que... Mme Mushikiwabo devait avoir son mot à dire. Comme ministre des Affaires étrangères depuis 10 ans, elle était considérée comme la numéro deux de l’organigramme de son pays. Elle ne peut pas ne pas savoir ce qui s’est passé lors des élections successives qui ont reconduit M. Kagame au pouvoir. Notez sa victoire avec 98,6 % des voix, en 2017 : un score « à la soviétique », dit-on pour rappeler l’autorité centrale de l’ex-Union des républiques socialistes soviétiques, cette chère URSS.

Elle ne peut pas ne pas savoir que le pays ne tolère aucun média indépendant, ce qui va aussi contre les principes mis de l’avant par l’Organisation internationale de la Francophonie. Elle ne peut pas ne pas savoir la mainmise de M. Kagame sur son réseau d’espions qui sait garder droit son peuple de 12 millions d’habitants. Elle ne peut pas ne pas savoir que les grandes entreprises du pays sont sous le bras financier du Front patriotique rwandais, le parti de M. Kagame.

Est-ce que cela suffit pour effacer les progrès économiques du pays qui ont soulevé des centaines de milliers de Rwandais hors d’une pauvreté sans issue ? Est-ce que cela suffit pour effacer le retour à la stabilité ethnique d’un pays qui a été ravagé par 800 000 morts en raison de la lutte « organisée » entre Hutus et Tutsis, au printemps 1994 ?

Surtout, elle ne peut pas ne pas savoir l’opération d’anglicisation à tous vents qu’a menée M. Kagame depuis une décennie. Les jeunes générations ne sont branchées que sur l’anglais, autre langue officielle outre le kinyarwanda.

De toutes ces choses, Mme Mushikiwabo sera aujourd’hui forcée de parler et de décrier, ou à tout le moins, d’adopter des positions contraires à ce qu’elle a été complice, tacite ou pas. Car l’OIF demeurera fièrement francophone et pour les droits humains, ça, on ne peut en douter.

Par-dessus tout, cette victoire a été celle conjointe de M. Kagame et de son partenaire des basses œuvres, le président de la France, Emmanuel Macron.

Ensemble, ils ont réussi à imposer une candidate négligée au départ. Ils ont réussi à ramener la direction de l’OIF en Afrique, après la parenthèse « malheureuse » de Michaëlle Jean. Elle avait succédé à Boutros Boutros-Ghali et Abdou Diouf, alors que le poste tout aussi névralgique de numéro deux échouait au Canado-Québécois Clément Duhaime, à la fin.

L’élection de Louise Mushikiwabo s’avère, en quelque sorte, le retour à la normale pour l’Organisation internationale de la Francophonie. Avec les défauts de ses qualités.