Écueil, chemin Fraser

À sa dernière réunion avant la pause estivale, mardi, le conseil municipal de Gatineau a voté dans le dossier du 79, chemin Fraser. La construction de la somptueuse demeure ira de l'avant; les doléances des voisins sont mises de côté. Il ne reste à ces derniers que la voie des tribunaux pour se faire entendre pour le moment.
Le maire Maxime Pedneaud-Jobin a qualifié la position du conseil municipal de «moins mauvaise décision», d'une option qui aurait les conséquences les moins lourdes du point de vue des finances publiques.
Ce litige dure publiquement depuis un peu plus d'un mois mais existe à l'état larvé depuis l'automne. L'approbation du comité d'urbanisme datait d'avant même les élections municipales de novembre. Et même si la Ville de Gatineau a voté 11-7 pour permettre la «dérogation mineure» au propriétaire du 79, chemin Fraser, plusieurs questions demeurent.
Le maire n'a pas fourni d'éclaircissements.
S'il a reconnu que le conseil en avait parlé pendant des heures en journée, avant de passer au vote, en soirée, les contribuables n'ont pu apprécier l'essentiel de ces échanges. Ils n'ont pas plus d'arguments qu'avant pour se faire une idée sur la valeur de la position municipale. Ils ne savent même pas quelles étaient les options étudiées par les élus, ni quels étaient les coûts de chacune. Ils doivent se contenter de généralités. Les élus leur demandent de leur faire confiance que cette décision est la bonne.
En cette époque d'une démocratie participative, une telle profession de foi aveugle ne tient pas la route.
Évidemment, la «dérogation mineure» en question n'en est une que dans le jargon municipal. Alors que les maisons sur le chemin Fraser sont éloignées d'une quinzaine de mètres de la chaussée, celle à l'adresse civique 79 est devancée de 9m par rapport aux autres. Neuf mètres alors que les exemples abondent de citoyens à qui les autorités municipales ont refusé des dérogations pour une question de centimètres.
Dans l'espace public, l'équipe du service d'urbanisme a été pointée du doigt. Une part de responsabilité lui incombe, c'est l'évidence même. Mais ils ne peuvent pas être seuls à porter le blâme. Un architecte a dessiné les plans à partir de données techniques d'un arpenteur-géomètre, un ingénieur a approuvé tout cela. Chacun avait aussi une responsabilité professionnelle d'aviser le propriétaire Patrick Molla que le projet intercalaire frôlait la limite de l'acceptabilité. Peut-être l'ont-ils tous conseillé la prudence et de procéder à des modifications. Peut-être que M. Molla a ignoré leurs avis. Peut-être que ce dernier a simplement regardé autour, sur le chemin Fraser. Il a vite constaté qu'hormis le dégagement de la rue, il y avait toutes sortes de maisons, de tous les styles et de toutes les tailles, souvent d'anciens chalets convertis en résidences principales avec la variété d'architectures que l'on ne voit pas dans les nouveaux quartiers où toutes les maisons se ressemblent. Peut-être que ce propriétaire s'est entêté à aller de l'avant parce que la Ville de Gatineau lui en a donné la permission, tout en proclamant qu'il voulait «avoir de bonnes relations avec ses voisins».
Ce sont bien des peut-être. Aujourd'hui, ces peut-être sont autant de questions sans réponse.
Et en prime, qu'en pensait Alain Riel, qui siégeait au conseil municipal lorsque le projet a été conçu? Son successeur Richard Bégin a dit en avoir pris connaissance pendant son porte-à-porte pendant la campagne électorale; M. Riel devait être au courant.
Aujourd'hui, les Gatinois ont une décision du conseil devant eux. Mais quelques avocats qui s'activent pour l'attaquer ou la défendre. L'été donnera du temps à tous d'étudier leurs positions. Mais la chaleur qui l'accompagne ne fera rien pour calmer les esprits. Le 79, chemin Fraser n'a pas fini de faire parler. Ce n'est certainement pas le genre d'écueils que Maxime Pedneaud-Jobin pensait affronter lorsqu'il s'est lancé dans la course à la mairie.