Débat sur l'avortement: Ça n'avance guère...

Pierre Jury
Pierre Jury
Le Droit
Monseigneur Marc Ouellet a mis le feu à un baril de poudre, samedi, en soutenant que rien ne justifiait l'avortement, même pas un viol. Le cardinal s'exprimait ainsi devant des convertis, des militants de la Campagne Québec-Vie. Il croit que le temps est venu de « rouvrir cette question très sérieusement ».
La riposte a été cinglante. Plus encore, vicieuse par moments.
La présidente de la Fédération des femmes du Québec, Alexa Conradi, l'a accusé d'être « complètement déconnecté de la réalité des femmes ». Christiane Pelchat, présidente du Conseil du statut de la femme, a qualifié les propos de « profondément blessants » et « d'insulte à l'intelligence humaine ». Dans les médias, le chroniqueur Patrick Lagacé en a remis une couche : « dogmatisme stupide », « extrémiste religieux », l'associant aux fondamentalistes islamistes.
Quelques-uns sont venus en appui au cardinal Ouellet, utilisant le même vocabulaire pour attaquer l'avortement : pour eux, il s'agit d'un « meurtre » où la femme « fait tuer » et l'embryon est « l'enfant à naître ».
Cette escalade verbale tire sa source des émotions profondément ancrées qui caractérisent tant les adversaires de l'avortement que ses supporters. Chacun a ses raisons, ses idées, ses convictions, son langage. Mais les insultes et les expressions lourdement chargées de sens doivent être éliminées du discours si les deux parties veulent en arriver à se parler. Ce n'est que dans le dialogue que la lumière peut surgir.
Si les propos de Mgr Ouellet attisent les passions, c'est qu'il y a à Ottawa un gouvernement conservateur qui les encourage pas tout à fait tacitement. Le premier ministre Stephen Harper a soutenu qu'il n'allait pas s'en mêler mais il laisse la besogne à de simples députés qui ne sont nullement découragés de présenter des projets de loi privés. Le plus récent (C-510), issu du bureau du député Rod Bruinooge, vise à accuser de crime les personnes qui feraient des pressions sur une femme pour qu'elle subisse un avortement. M. Harper se bat avec une énergie remarquable contre l'inclusion de l'option avortement dans ses initiatives pour défendre la santé des femmes dont il a fait une priorité pour le prochain sommet des 20 plus grands pays du monde, qui aura lieu à Toronto les 26 et 27 juin prochains.
Enfin, il est de notoriété publique que M. Harper compte plusieurs ardents sympathisants de la cause pro-vie : Stockwell Day, le président du Conseil du Trésor, son chef de cabinet adjoint Darrel Reid, Jason Kenney, le ministre de la Citoyenneté et de l'Immigration, etc.
À l'inverse, une ministre comme Josée Verner ne fait pas le poids. Mais il faut tout de même saluer le cran qu'elle a démontré, au lendemain des propos de Mgr Ouellet, d'aller à contre-courant de son gouvernement. Elle a confié : « Je suis pro-choix », et que le parti qu'elle représente à la Chambre des communes « ne rouvrira pas le débat sur l'avortement ». « Il n'en est pas question, a-t-elle ajouté, c'est inacceptable. »
Redressons quelques positions. Le cardinal Ouellet a tout à fait le droit de défendre sa position contre l'avortement, qui est également celle de l'Église catholique et du pape Benoit XVI. Sous prétexte que sa position est impopulaire auprès d'une partie de la population, le primat de l'église canadienne devrait se taire ? Pas du tout. Il a droit de parole, comme ses adversaires l'ont également.
L'avortement au Canada navigue dans une sombre zone juridique. Il a été décriminalisé en 1988 par un arrêt de la Cour suprême, ce qui rend la pratique acceptable. Aucun gouvernement n'a cru bon de déposer un projet de loi pour rouvrir le débat depuis ; après plus de 20 ans, il faut donc conclure que le statu quo sied aux Canadiens, quoi que soutiennent les militants pro-vie à ce sujet. Trois autres jugements du plus haut tribunal rendus depuis ont refusé de reconnaître des droits aux foetus, et réaffirmé de facto le droit des femmes à mettre fin à une grossesse.
Aux États-Unis, la décision de permettre l'avortement a été rendue en 1973 (Roe vs Wade). Près de 40 ans plus tard, les adversaires de l'avortement ne décolèrent pas. Sur les profonds débats de société comme l'avortement, la peine de mort ou la réadaptation des contrevenants, les échanges ne se tariront pas. Mais ils doivent demeurer civilisés. Ce n'est pas en polarisant le débat avec des étincelles verbales que l'un ou l'autre côté fera pencher la balance de son bord.