Cohabitation alimentaire

Les Nations unies ont proclamé 2014 « Année internationale de l'agriculture familiale ». Derrière cette annonce, des mouvements paysans prennent plusieurs formes et visages selon les pays et les économies locales. En fait, l'ONU prend fermement parti ici contre le modèle agricole dominant en Amérique du Nord où les impératifs de production ont pris le pas sur tous les autres marqueurs industriels.
Cette bataille ne fera aucun vainqueur en 2014 et dans un avenir rapproché. Les deux modèles sont condamnés à cohabiter, à tout le moins dans les pays industrialisés. Cette année ne réglera donc rien sur le fond ni sur la forme bien qu'elle fournira, comme ici, une occasion de rappeler aux consommateurs que cohabitent dans le monde plusieurs modes de production agricole derrière les deux grands systèmes que, faute de meilleurs termes, certains qualifient de « productivistes » et de « territoriaux ».
Le modèle productiviste est le plus facile à décrire. Poussé à l'extrême, ce modèle favorise les gigantesques fermes spécialisées qui permettent des coûts de rendement fort bas et dont les produits sont modulés en fonction des marchés nationaux ou internationaux plutôt que locaux et régionaux. L'est du Canada fournit plusieurs exemples de cette concentration des efforts agricoles dans la production porcine, avicole et laitière, entre autres. L'ouest est reconnu pour la production de boeuf et les Prairies, pour ses céréales, le blé tout particulièrement. Aux États-Unis, pensons aux fermes de maïs, de betteraves à sucre et de grains, dont l'essentiel de la main-d'oeuvre est saisonnière et/ou étrangère.
Le modèle territorial est tout le contraire. Il est formé de petites fermes avec quelques employés tout au plus, avec une production variée, écoulée sur les marchés locaux ou régionaux, etc. Dans les pays émergents, cette production se confond avec une agriculture de subsistance, souvent basée sur le travail des femmes. Au Québec, le modèle territorial est défendu par des écologistes comme ceux d'Équiterre qui enrôlent des familles qui achètent des paniers d'aliments d'une ferme précise. De petites productions agricoles prospèrent grâce à une mise en marché pointue ; des coopératives comme la Laiterie de l'Outaouais ou le Marché de solidarité de l'Outaouais se forment autour d'une fierté régionale, etc. Les campagnes d'achat comme Aliments Québec, ou Savour Ottawa, jouent sur les mêmes notes, ainsi que la campagne renouvelée du gouvernement du Québec en faveur d'une plus grande souveraineté alimentaire.
Retour en arrière impossible
Mais autant ces modes de production alimentaires touchent nos cordes sensibles, autant chaque passage à l'épicerie rappelle aux consommateurs de l'hémisphère nord leur dépendance à la production alimentaire du sud pendant six mois de l'année, la production en serre ne pouvant suffire à elle seule. De novembre à avril, les « mangeurs » du Canada dépendent sur la production agricole de la Californie, de la Floride et d'ailleurs pour garnir nos tables d'aliments dont nos habitudes ne peuvent plus se passer aujourd'hui. Si nos anciens ont survécu sur une diète hivernale de légumes-racine (additionnée de conserves produites en saison), notre société a trop changé pour revenir en arrière. Tant qu'ils pourront se le payer, les palais des Canadiens ne pourront plus vivre au rythme d'une orange par année, objet de luxe à Noël des générations d'avant la Révolution tranquille.
Les deux modèles de production cohabiteront encore pour quelques décennies encore, si nous restons à l'abri de changements climatiques trop drastiques.
Le modèle territorial ne peut nourrir toute la planète, ni même tout un hémisphère. Mais le modèle productiviste porte en lui les graines de son autodestruction lorsque poussé à outrance. L'initiative de la FAO, le bras alimentaire des Nations unies, sert au moins à rappeler aux protagonistes de chacun des côtés (Monsanto, Cargill, Tyson, Maple Leaf, McCain, etc. vs Via Campesina, anti-OGM, « sans-terres », altermondialistes, locavores, etc.) que la cohabitation s'avérera aussi essentielle qu'inévitable. En 2014 et au-delà.