Cannabis: une question d'évolution

ÉDITORIAL / Interdire la marijuana s'est avérée une tâche facile à définir mais herculéenne à faire respecter. Sa légalisation, il est devenu évident au cours des derniers mois, ne l'est pas moins.
Voilà la première conclusion à tirer du rapport du Groupe de travail sur la légalisation du cannabis, rendu public hier. Ses 80 recommandations défrichent plusieurs aspects d'une légalisation qui prendra des mois, peut-être même des années à peaufiner.
L'interdiction d'usage du cannabis avait fait son temps. Cette drogue douce n'est pas plus nuisible à l'organisme que l'alcool. Mais si des générations de buveurs ont pu consommer sans souci depuis la Prohibition, des dizaines de milliers de Canadiens qui préféraient le cannabis ont été ennuyés par des casiers judiciaires. À chaque génération son plaisir coupable. Et l'exemple de diverses régions du monde où la consommation ne fait plus l'objet de contrôles policiers a démontré que cela ne créait pas la révolution annoncée par certains augures de malheur. Il faut croire que les Canadiens partageaient cette permissivité car l'annonce de Justin Trudeau que le Parti libéral du Canada allait légaliser le cannabis n'a pas suscité un tollé.
L'innocuité de la marijuana a fait son chemin dans les recherches du corps médical et dans l'esprit des Canadiens. C'est devenu le «relaxant» de choix de plusieurs générations depuis 50 ans. Du même coup, il était devenu paradoxal de constater l'effort gigantesque de la lutte aux drogues -- de la police au système de justice en passant par de nombreuses organisations civiles -- pour tenter d'endiguer l'usage d'un produit somme toute pas aussi dangereux que ça. De surcroît, une légalisation permettrait à l'État de couper l'herbe sous le pied des criminels qui profitent du commerce au noir et ses défauts: fournisseurs inconnus, qualité aléatoire, prix fluctuants, distribution non contrôlée, etc. 
Après son élection, en octobre 2015, le gouvernement Trudeau a mandaté un comité présidé par l'ex-ministre de la Justice, Anne McLellan, sur la marche à suivre pour mener à la légalisation du cannabis. Et justement, l'ampleur de la tâche est la première conclusion qui saute aux yeux. C'est bien plus complexe qu'anticipé et les ramifications de ses recommandations vont dans tous les sens.
L'âge pour permettre la consommation a été l'un des premiers os: Le Droit a jusqu'ici été réticent à permettre la vente dès la majorité entre autres pour protéger des cerveaux en développement et les liens entre marijuana et dépression. Mais le parallèle avec la vente d'alcool fournit un solide précédent. Et restreindre son usage encouragerait le marché noir. Outre la poste, le réseau de vente soulevait des enjeux difficiles: pourquoi ne pas le faire dans les pharmacies, déjà habituées à manipuler des matières contrôlées? Le comité a préféré laisser le privé s'organiser, tout en imposant des restrictions sur l'emballage, l'étiquetage, la publicité, etc. qui rappellent les contrôles sur la vente d'alcool ou de tabac: cela se défend. 
Enfin, les questions de sécurité viennent rapidement après. Cannabis et conduite au volant demeurent un enjeu à régler. Il faudra agir avec prudence car il n'existe pas d'outil comme l'ivressomètre qui permette de mesurer l'usage de cannabis. 
Le Canada embrasse une nouvelle perspective sur le cannabis. La prudence est de mise parce qu'il est plus difficile de faire marche arrière que de libéraliser. Ce n'est pas une révolution mais une évolution dans les mentalités sur les substances contrôlées.