Calmer Kiev

L'Ukraine est à feu et à sang. Une révolution gronde, peut-être de la même ampleur de la Révolution orange de 2004 qui avait forcé la reprise d'une élection présidentielle tachée d'irrégularités et de corruption.
Les deux décennies d'une Ukraine indépendante ont été difficiles pour la population. Ils n'ont pas profité du même essor économique que la Russie voisine, même s'il faut bien constater que son modèle économique n'est pas basé sur les ressources naturelles. La première décennie d'indépendance a été controversée sous le président Leonid Koutchma, un dur. Et la seconde, marquée par une suite de bouleversements politiques dont la présente crise n'est que le plus récent chapitre.
Depuis trois mois que des protestataires occupent la place Maïdan, à Kiev. Au départ, la grogne tournait autour de la décision du président Viktor Ianoukovitch de tourner le dos à l'Union européenne pour lui préférer un alignement avec la Russie. Le président Vladimir Poutine est en train de rebâtir la vieille Union soviétique sur des bases nouvelles et la participation de l'Ukraine était essentielle. Il l'a convaincu en promettant à son homologue Ianoukovitch une pluie de 15 milliards $ dont les finances ukrainiennes ont grandement besoin.
Il faut savoir que l'Ukraine est depuis quelques décennies de plus en plus divisée en deux blocs idéologiques et géographiques. Sa partie sud-est est économiquement plus avantagée et plus riche que le nord-ouest, dont l'économie est principalement agricole. Elle est plus russophile aussi, les campagnes de russification de l'époque dans toutes les vieilles républiques de l'URSS y ayant particulièrement porté fruit. Bref, la partie sud-est regarde vers Moscou, et la partie nord-ouest tourne les yeux vers l'Europe.
Depuis son élection en 2010, le président Ianoukovitch a soufflé le chaud et le froid dans les négociations qu'il a menées avec l'Union européenne, refusant de prendre position... jusqu'en décembre dernier. La population ukrainienne opposée à M. Ianoukovitch n'avait pas besoin d'en savoir plus et est descendue dans la rue en guise de protestation. C'était la goutte qui faisait déborder le vase, après son coup de force pour augmenter les pouvoirs présidentiels, l'emprisonnement de son adversaire Ioulia Tymochenko, et les problèmes de corruption qui entache son administration... comme ils entachaient celle de son prédécesseur Viktor Iouchtchenko, en qui tant d'Ukrainiens avaient mis leur confiance en 2005.
En décembre, le président Ianoukovitch a mis le feu aux poudres en adoptant de sévères règles anti-manifestation, pas étrangères à celles que le gouvernement de Jean Charest a promulguées pour mater son propre Printemps érable. Dans les deux cas, l'opinion publique s'est tournée contre le pouvoir en place. En Ukraine, cela a eu pour double effet de tourner même de larges pans de la population russophile qui lui était fidèle en adversaires politiques.
Depuis quelques heures, la protestation a monté de plusieurs crans. En fin de journée, hier, on déplorait la mort de 26 personnes, autant dans le camp des manifestants que dans les rangs policiers.
Le président Ianoukovitch tente depuis par tous les moyens de calmer la grogne, limogeant son premier ministre partisan de la ligne dure, puis le chef des armées. L'avenir dira si ce sera suffisant. Plusieurs pays occidentaux multiplient les appels au calme, et menacent même de sanctions si la pression ne baisse pas.
Mais jusqu'à quel point un gouvernement démocratiquement élu peut-il, doit-il céder aux pressions de la rue ? Comment décoder la réelle grogne de la population quand les manifestants sont infiltrés par des bandes de casseurs et d'anarchistes qui se complaisent dans le chaos ?
Évidemment, la population doit retrouver le calme dans les rues de l'Ukraine afin qu'un réel dialogue revienne à l'ordre du jour. Peut-être que l'issue ne passe que par le départ du président Viktor Ianoukovitch. Mais comme en Lybie, en Égypte, en Syrie, en Afghanistan et dans d'autres régimes perturbés depuis trois ans, changer la tête du régime ne donne pas nécessairement les résultats escomptés.
En ce sens, l'Ukraine doit apprendre des erreurs des autres.