Bris de sécurité

L'entretien qu'a eu le premier ministre Stephen Harper devant la Chambre de commerce de Vancouver, mardi, a été marqué par l'irruption de deux manifestants qui protestaient contre le bilan environnemental de son gouvernement conservateur, et tout particulièrement son intention de construire un oléoduc entre l'Alberta et l'océan Pacifique.
Que l'on soit d'accord avec M. Harper ou avec les militants environnementalistes n'est pas important. Ce qui importe ici, c'est le bris de sécurité qui est survenu dans l'entourage du premier ministre; car il a bel et bien eu lieu.
Simplement parce qu'elles avaient glissé un tablier qui leur donnait un air professionnel, deux personnes ont réussi à se faufiler jusqu'au premier ministre sans autre tracas... Elles auraient pu être armées, personne n'aurait pu prévenir quelque agression que ce soit. La garde rapprochée du premier ministre, une équipe supposément d'élite de la Gendarmerie royale du Canada, n'a pas non plus été en mesure d'identifier Sean Devlin que les médias locaux disent bien connu dans les mouvements protestataires. 
Ce serait comme ignorer Bill Clennett dans la région d'Ottawa-Gatineau. Quiconque travaille à protéger le chef d'État devrait être en mesure de reconnaître des gens comme M. Clennett, qui a lui aussi eu ses démêlés avec le Bureau du premier ministre. Rappelons qu'en 1996, le militant anti-pauvreté protestait lorsque le premier ministre Jean Chrétien lui-même l'a écarté de son chemin en le prenant à la gorge... La scène, immortalisée par les caméras, a été baptisée par les médias anglophones Shawinigan Handshake, en mémoire de la ville de naissance de M. Chrétien. M. Clennett s'est par la suite fait connaître comme candidat du parti Québec solidaire. 
Cette semaine, M. Harper a eu une réaction plus posée après que deux agents de la GRC aient écarté les deux manifestants (qui ne feront face à aucune accusation). «Ce ne serait pas la Colombie-Britannique sans ça», a-t-il lancé.
Nous vivons à une époque où les préoccupations de sécurité occupent une plus grande place que jamais. Les Canadiens n'accepteraient pas que leur premier ministre soit victime d'une attaque. Les apparitions publiques des élus sont, et doivent être, planifiées et validées par des experts en sécurité des personnes. La crainte d'attaques contre la personne est dans l'air du temps. 
Depuis son élection en janvier 2006, M. Harper fait l'objet de nouvelles mesures resserrées au plan de la sécurité. Fini les limousines de série, il se déplace, comme le président des États-Unis, à bord de véhicules tout terrain sécurisés. Lors de son dernier voyage en Inde, le Bureau du premier ministre ou la GRC a même poussé la note jusqu'à exiger le transport des véhicules officiels canadiens, estimant que ceux offerts par le gouvernement indien n'étaient pas à la hauteur.
L'intrusion au 24 Sussex, sous Jean Chrétien, avait mené à un resserrement des pratiques de sécurité. Néanmoins, des bris de sécurité continuent de survenir, mais au Parlement, où la sécurité des élus est déjà assurée. Lorsqu'une employée du Sénat, la page Brigette DePape a protesté pendant le discours du Trône en juin 2011, elle ne posait aucune menace à la sécurité des personnes parce qu'elle avait déjà traversé les barrières de sécurité. Idem pour des manifestants pro-environnement en 2009. Cette rupture de l'entourage sécuritaire du premier ministre va beaucoup plus loin et mérite une révision complète des manières de faire de l'escouade spécialisée de la GRC.
Évidemment que tout cet entourage qui contrôle toutes les allées et venues autour du premier ministre risque de l'isoler des Canadiens ordinaires qui souhaitent échanger avec leur chef d'État. Ce risque est légitime mais les Canadiens jouissent encore de plein d'occasions de communiquer avec leurs élus, au-delà du filtre de la GRC: lettres et commentaires publics dans les médias (incluant les réseaux sociaux), manifestations, communications avec les bureaux des élus, etc. Quant à la bulle dans laquelle fonctionne le premier ministre, elle est un phénomène des années 2000 et elle ne disparaîtra pas.