« Les droits compensateurs de 220 % [à Bombardier] doivent être imposés à la livraison des premiers appareils, au printemps 2018 », rappelle l'éditorialiste Pierre Jury.

Bombardier : pas de temps à perdre

ÉDITORIAL / La décision assommoir contre Bombardier Aéronautique, mardi, n'a pas été rendue par un tribunal mais bien par le département du Commerce, l'équivalent d'un ministère au Canada. En ce sens, il s'agit d'une décision éminemment politique du gouvernement de Donald Trump. C'est donc par la lorgnette politique, et non pas commerciale ou juridique, que les deux pays s'extirperont de cette querelle entre géants du transport.
Le dossier échoira nécessairement sur le bureau du premier ministre Justin Trudeau, et sa position a été claire et immédiate, hier : « C'est une décision décevante [et] on va continuer de se battre pour les emplois canadiens. » C'est ce même message qu'il doit livrer au président Trump dès qu'il en aura la chance. Il ne devrait d'ailleurs pas attendre et lui loger un appel dans les prochaines heures pour marteler, à l'instar de Philippe Couillard, le profond désaccord canadien sur cette question.
Ce conflit se complique par trois facteurs qui agissent en même temps. D'abord, les querelles historiques entre les grands avionneurs mondiaux, dans laquelle Bombardier n'occupe qu'un rang mineur. Si l'entreprise s'avère un des fleurons économiques du Québec, et l'un de ses géants, à l'échelle planétaire, ses revenus de 16 milliards $ ne représentent qu'une fraction des 100 milliards $ qu'engrangent les géants Boeing et Airbus. Ces deux-là se livrent une guerre sans merci dans la catégorie des gigantesques jets ce qui a encouragé Bombardier à se tailler une place dans des marchés spécialisés, comme les plus petits avions de moins de 150 places. 
Son principal atout est sans contredit ses appareils de la C-Series, à la fine pointe de la technologie, mais qu'elle peine à écouler dans ce marché hyper-compétitif.
Mais Boeing est bien décidé à ne pas laisser un compétiteur comme Bombardier prendre des forces. Elle a donc profité de la présence d'un gouvernement encore plus protectionniste qu'avant sous Trump. Il ne claironne pas « America First » pour rien. 
Boeing a dégainé même si elle n'avait même pas répondu à l'intention de la société Delta d'acheter de nouveaux avions. C'est d'ailleurs l'une des faiblesses de son dossier. Qu'à cela ne tienne, elle a riposté dès que Delta a confirmé l'achat de 75 avions de la C-Series de Bombardier en avril 2016, avec une option pour 50 aéronefs supplémentaires. Le prix de vente « officiel » : 5,6 milliards $. 
Boeing était bien décidé à tuer dans l'oeuf la compétition que Bombardier pourrait représenter à l'avenir. Il s'agit donc davantage d'une attaque préventive de Boeing. Les coups volent bas.
Le second facteur, c'est l'appui de chaque pays pour son avionneur. Bombardier, Airbus, Boeing et la Brésilienne Embraer profitent tous de généreux programmes de subventions que personne ne veut nommer ainsi. Quand Boeing pointe Bombardier devant son département du Commerce, elle tait qu'elle empoche encore plus d'aides financières du gouvernement américain via la NASA et l'armée américaine. Boeing pointe la paille dans l'oeil de Bombardier, mais ignore la poutre dans le sien. Nous ne sortirons pas bientôt de ces aides aux entreprises.
Enfin, le troisième élément pour compliquer la recherche d'une solution, c'est que les États-Unis ont rouvert l'Accord sur le libre-échange nord-américain, en cours de renégociation. 
Tout litige commercial vient envenimer les discussions.
La santé précaire de Bombardier force le Canada à trouver rapidement une issue à cette querelle. Les droits compensateurs de 220 % doivent être imposés à la livraison des premiers appareils, au printemps 2018. 
Il n'y a pas de temps à perdre. Tous les arguments sont bons, incluant le chantage sur l'achat du Canada d'avions de chasse de Boeing.