Armes à feu, un silence complice

ÉDITORIAL / Quelques heures ont passé depuis la plus récente tuerie aux États-Unis et la population commence à mieux comprendre ce qui s’est passé à l’école secondaire de Parkland, en Floride. Du point de vue du Canada, cela demeure une énigme qu’une telle catastrophe ne déclenche pas un tollé généralisé sur la prolifération des armes à feu chez nos voisins du sud.

Il y a bien eu une réaction d’outrage chez les politiciens démocrates, mais dans le camp des républicains, comme celui du président Donald Trump, le message en était un d’incrédulité, de compassion pour les victimes aux vies écourtées. Au moins est-on allé plus loin que les vaines « pensées et prières » qui ne servent qu’à évacuer toute volonté d’action. Le président a parlé de santé mentale même si rien, à ce moment-ci, ne permettait de soupçonner un tel problème chez l’étudiant Nikolas Cruz. Ses anciens collègues de classe ont bien souligné des comportements asociaux, son isolement, d’autres une tragédie familiale ; il y a eu des indices d’un débordement annoncé, mais rien que les autorités souvent bâillonnées aient pu prévenir.

Le gouverneur Rick Scott, lui aussi républicain, s’est bien gardé de même mentionner « armes à feu » dans son témoignage, hier. Il a dit vouloir se consacrer entièrement à la sécurité des élèves même si son engagement envers les familles sonnera creux... du moins à nos oreilles nordiques.

Car si les Canadiens connaissent bien la Floride pour s’y évader du temps froid, au plan politique, elle demeure très loin du Canada. Le Parti républicain y est très puissant ; le dernier gouverneur démocrate a quitté il y a presque 20 ans. Ce n’est pas seulement parce que des aînés très conservateurs y sont attirés par son climat favorable. La National Rifle Association classe la Floride comme un des états les plus favorables aux enjeux des armes à feu : vérification d’antécédents, légitime défense, port d’armes dans des lieux publics, ventes privées sans contrôle, etc. Il y a six ans, elle a été ébranlée par l’assassinat impuni de Trayvon Martin, victime de la loi « Stand your ground » qui élargit l’usage d’armes dans des cas où un tireur soutient s’être « senti » menacé. En 2016, la tuerie de 49 personnes dans un club de nuit d’Orlando, et maintenant les 17 victimes de Parkland, une petite municipalité pourtant aisée près de Fort Lauderdale, ne suffisent pas à secouer la classe politique... ni les communautés ébranlées par des tragédies.

Au Canada, des milliers de personnes seraient spontanément descendues dans la rue pour réclamer une réaction plus musclée de la part de ses dirigeants.

Ce pourrait être un contrôle plus serré des armes à feu, ou à tout le moins des armes semi-automatiques qui facilitent les carnages. Comme ce pourrait tout aussi bien être de plus larges pouvoirs d’intervention des autorités, ou des budgets accrus pour les services sociaux.

Rien de cela n’est encore perceptible en Floride et dans bien des états « libertariens ». La population se dit secouée, ébranlée, mais quelques jours après, la vie reprend et oublie que dans l’urne, sa voix peut faire une différence pour infléchir les politiques publiques. Chacun retourne à ses affaires dans ce petit paradis que le climat a favorisé et range ses sentiments aux oubliettes lorsqu’une autre tuerie survient, ailleurs au pays.

Un proverbe africain dit qu’il faut un village pour élever un enfant. Le bien-être collectif dépend de chacun ; sans mettre le blâme sur la population des États-Unis, de la Floride ou de Parkland précisément, ce message d’un esprit communautaire n’a pas encore porté. Le fera-t-il un jour ?