Le président d'Air Transat, Jean-Marc Eustache

Air Canada : prudence !

ÉDITORIAL / Les actionnaires d’Air Transat ont fait leur nid : ils ont approuvé à 94 % la prise de contrôle d’Air Canada sur le transporteur québécois.

Certes, Air Canada a dû rallonger plus d’argent pour la conclure. Sa première offre était de 13 $ l’action, ce qui semblait nettement insuffisant. C’était à la fin juin. Cela représentait une valeur de 520 millions $ pour Air Transat. Il fallait que cette somme soit bonifiée.

Cela s’est concrétisé quelques semaines plus tard. Entretemps, il y a eu des pressions d’un autre prétendant, le Groupe Mach, qui a livré une offre à 14 $. Et Pierre-Karl Péladeau, le propriétaire de Québecor et du câblodistributeur Vidéotron, qui tournait autour...

Finalement, Air Canada est revenue à la charge avec une offre à 18 $ l’action. Cela représente 720 millions $, ce qui apparaît beaucoup plus raisonnable pour Transat A.T., la société mère du transporteur aérien. Devant cette offre bonifiée, le principal actionnaire, la firme d’investissement Letko, Brosseau et Associés, s’est ralliée. Elle s’était laissée tirer l’oreille à 13 $, mais à 18 $, elle a cédé.

Air Canada a juré qu’elle continuera d’exploiter Air Transat séparément, que son siège social de Montréal demeurera, et que ses 5000 emplois seront préservés. Mais il est permis d’en douter, du moins à moyen terme. À court terme, Air Canada démontrera patte blanche, mais d’ici trois ans environ, si jamais il y a un quelconque ralentissement, il ne faudra pas se surprendre de voir des rationalisations et des économies d’échelle être mises en place.

Le prix est plus acceptable, mais il demeure trois grands freins à cette transaction.

D’abord, l’opinion du Tribunal de la concurrence. 

Ensemble, les deux sociétés contrôlent une trop grande portion du marché canadien du voyage. Elles représentent dorénavant 63 % du marché des vols internationaux, où les deux se livraient une lutte sans merci. Sur le marché de l’Europe, notamment, les deux ont multiplié une offre diversifiée pas seulement vers la France et l’Angleterre, mais sur l’Italie, l’Espagne, les pays d’Europe de l’est. Il faudra voir comment se jouera ce marché maintenant que les deux entreprises sont intégrées. Verra-t-on le retrait de l’une pour laisser le champ libre à l’autre ? À moyen terme, cela semble bien possible. Avec un léger rehaussement des prix, en prime. Car il ne faut certainement pas voir la concurrence des prix redémarrer.

Et il y a le marché du sud, surtout actif en hiver. Encore une fois, le duo Air Canada-Air Transat contrôle 46 % du marché, surtout affecté par la concurrence de Sunwing et de WestJet. 

Ces deux débouchés devraient intéresser le Tribunal de la concurrence qui s’inquiétera de la trop grande part de marché d’un transporteur Air Canada-Air Transat.  

Puis, le Commissariat aux langues officielles devait aussi jeter un coup d’œil. Air Canada s’est avérée, et de loin, le plus mauvais joueur au chapitre des plaintes sur la langue à bord. Les services en français y sont nettement insuffisants et ce, depuis de nombreuses années. Le commissaire Raymond Théberge n’a pas un pouvoir d’approuver ou non la transaction, comme le Tribunal de la concurrence. Mais il possède un pouvoir de suggestion et le simple fait de prendre la parole dans ce dossier devrait lever des drapeaux rouges. Air Transat a presque toujours été un joueur modèle au plan linguistique, il ne faudrait certainement pas que sa situation se dégrade maintenant...

Les actionnaires ont parlé, mais il ne faut pas baisser la garde. Ils seront plusieurs qui auront Air Canada et Air Transat à l’œil, et il s’agit d’une très bonne chose.