Pierre Jury

Tout le poids sur François Legault

ÉDITORIAL / En avant dans les sondages depuis près d’un an, François Legault a dû mal prendre celui de la maison CROP, hier, qui le place... loin derrière le Parti libéral du Québec !

Selon ce coup de sonde, le PLQ serait en avance 37-30 sur la Coalition avenir Québec, après répartition des indécis. Le Parti québécois et Québec solidaire ferment la marche à 16 et 14 %.

Pierre Jury

La langue, ça va... mais les idées?

ÉDITORIAL / Le débat en anglais dans la course électorale au Québec a au moins prouvé une chose : l’anglais de François Legault s’est suffisamment amélioré, au cours des dernières années, pour prétendre à la plus haute fonction au Québec. Maintenant, en a-t-il fait assez pour convaincre les 1,2 million d’anglophones et d’allophones ? Cela lui sera plus difficile qu’il ne l’espérait au départ.

Il y avait quelque chose d’historique lors de cette journée : en effet, c’était le premier débat en anglais entre les chefs de partis depuis 1985 au Québec. Robert Bourassa et Pierre Marc Johnson avaient alors croisé le fer sur les ondes de la station de radio CJAD. Certains irréductibles Québécois croyaient que le Québec allait trop loin dans sa politique d’accommodement en fournissant aux anglophones une occasion d’en connaître davantage sur cette campagne électorale. Ils ont eu tort hier alors que le ton a été de bon aloi toute la soirée, avec quelques échauffourées qui ont porté sur certains des mêmes thèmes que lors du premier débat en français, jeudi dernier, l’immigration notamment. Même Manon Massé, co-leader de Québec solidaire et Jean-François Lisée, chef du Parti québécois, ont paru bien accueillis... enfin dans la mesure du possible. Ils avaient fort peu à gagner lors de cette joute oratoire compte tenu de leur adhésion au principe de la souveraineté du Québec.

Nous nous attendions à ce que Mme Massé ait de la difficulté à s’exprimer parfois, l’anglais étant clairement une langue dont elle ne se sert pas souvent. Cela s’est concrétisé avec un temps de réponse nettement inférieur à ses trois adversaires. Nous savions aussi que le libéral Philippe Couillard et M. Lisée étaient à l’aise en anglais. Le questionnement était entier à propos de M. Legault.

Ses adversaires lui ont néanmoins assené une série de questions difficiles, devant lesquelles il a dû retraiter vers ses notes pour se démêler. Notamment sur les coupures qu’il entend faire dans les commissions scolaires, son plaidoyer est tombé à court. Il a avancé vouloir les remplacer par « des centres de service », une nouvelle structure qui n’aura sans doute pas convaincu la communauté anglophone qui, a-t-il été dit, se sent souvent comme une société de deuxième classe au Québec. 

M. Legault domine encore dans les sondages nationaux, mais il a connu un recul, notamment compte tenu de la difficulté sur les questions d’immigration. Il a voulu dévier les interrogations sur un éventuel test de valeurs québécoises en indiquant le chemin tortueux du Parti québécois sur ce thème. Il y a cinq ans à peine, le Québec était aux abois à propos d’une Charte des valeurs québécoises proposée alors par Bernard Drainville. Mais M. Lisée a habilement évité le sujet. Ce qui est de plus en plus clair, c’est que la proposition caquiste, qui porte aussi sur un test de français à réussir dans les trois premières années de leur arrivée au Québec, prend des airs de tests que tout le monde pourra réussir, tellement M. Legault y prévoit d’échappatoires. 

François Legault espérait soutirer quelques dizaines de milliers de votes aux libéraux avec ce débat en anglais. Si au plan de la langue, ça va, pour le reste, cela lui demeure difficile. Ce qui laisse le champ libre à Philippe Couillard et à ses libéraux. Ce dernier a obtenu l’appui inattendu de Valérie Plante, la mairesse de Montréal, hier, mais la course n’est pas encore gagnée. L’électorat anglophone représentait une cohorte dans laquelle M. Legault pensait pouvoir piger. Cela lui sera plus difficile qu’il ne le pensait et il devra ramer fort pour redresser le cap lors du troisième et dernier débat, à TVA jeudi.

Pierre Jury

Karlsson, le cœur des Sénateurs

ÉDITORIAL / Le cœur des Sénateurs d’Ottawa a été échangé à San Jose. Des milliers d’amateurs ont vu leurs espoirs brisés et versent leur rancœur sur toutes les plateformes qui s’offrent à eux. Pour ces gens, la transaction d’Erik Karlsson n’aurait pas dû être.

Après Daniel Alfredsson, cet autre Suédois a fait sa marque dans la capitale, comme la capitale l’a marqué. Ses explications, candides et sincères, étaient étonnantes, jeudi. Sa profession de foi envers Ottawa a marqué l’imaginaire. 

Il ne fait pas de doute, à ce moment-ci, qu’il reviendra à Ottawa pendant la saison morte, puis à la fin de sa carrière... un peu comme M. Alfredsson. Il doit y avoir quelque chose dans l’air de cette petite ville — toutes proportions gardées, face aux métropoles de la Ligue nationale de hockey — qui fait en sorte que des gens tombent en amour avec elle. Ou peut-être que ce n’est qu’avec les Suédois que ça fonctionne, qu’Ottawa a ce petit air scandinave qui échappe aux autres !

Erik Karlsson a répété plusieurs fois qu’il ne croyait pas en cet échange, qu’il croyait finir sa carrière avec les Sénateurs, ou du moins, finir son contrat, qui vient à échéance en juin prochain. Là, c’est plus hypothétique, car le bruit circulait depuis février à l’effet qu’il serait sur le marché des transactions. Depuis le temps où le directeur général Pierre Dorion et le propriétaire Eugene Melnyk ont convenu qu’une reconstruction était devenue nécessaire. 

Il ne pouvait pas ne pas l’avoir entendu. 

L’état-major des Sénateurs avait convenu qu’il n’en ferait pas partie : il s’agit d’un constat sévère, mais qui découle d’une certaine logique. 

À 28 ans, il arrive dans la période cruciale de sa carrière. Combien de temps pourra-t-il jouer au même niveau ? Son ralentissement de la saison dernière n’est-il qu’un accident de parcours, ou l’indice d’une tendance lourde ? Personne ne le sait et avec une année de contrat encore valide, les Sharks de San Jose relèvent le pari. 

Ce gros point d’interrogation explique la valeur toute relative que les Sénateurs ont obtenue en retour : trois joueurs moyens, un espoir légitime, mais pas de premier rang, et deux hauts choix de repêchage. 

Il n’a pas signé de nouveau contrat — comme l’ex-capitaine du Canadien Max Pacioretty avec sa nouvelle équipe de Las Vegas — et laisse planer le doute sur ses intentions. 

Au mieux sait-on qu’il a l’intention de devenir le défenseur le mieux payé de toute la LNH, une affaire de 11 millions $ US par saison, minimum.

Et puis le grand mystère consiste en sa relation avec Eugene Melnyk. Après 15 années comme propriétaire, ce dernier a épuisé son capital de sympathie à Ottawa. Daniel Alfredsson a ouvertement demandé à ce que l’équipe soit vendue.

Connaissant les liens étroits entre les deux Suédois, cela a-t-il influencé Erik Karlsson ? 

Ça, nous ne le savons pas. Il n’a pas fait référence à M. Melnyk, jeudi, lorsqu’il avait une occasion de le faire. Le mystère demeure entier, mais nous avons des raisons de croire que M. Karlsson n’a pas répondu à l’offre de contrat qui lui a été soumise pour faire de la pression sur l’équipe... et sur M. Melnyk. 

Les Sénateurs sont entrés dans une étape de reconstruction qui durera de trois à cinq ans. Sans le meilleur défenseur de leur histoire. Il faudra s’y faire, la page est tournée... mais Erik Karlsson fera jaser à Ottawa encore longtemps. 

Et qui sait s’il ne reviendra pas avec les Sénateurs, dans un an... après que l’équipe ait été vendue ?

Pierre Jury

La reconstruction des Sénateurs

ÉDITORIAL / Les Sénateurs d’Ottawa sont « en reconstruction ». Mieux que ça, des rumeurs persistantes disent qu’ils seraient à vendre.

Du premier fait, nous pouvons être sûrs. D’abord, le propriétaire Eugene Melnyk l’a dit clairement dans une vidéo mise en ligne, lundi soir. Et puis pour confirmer le tout, le directeur général Pierre Dorion l’a affirmé en long et en large, hier, dans le cadre d’une rencontre éditoriale tenue avec Le Droit.

« Nous sommes en reconstruction, a-t-il dit. Il faudra du temps, mais nous n’avons pas le choix. »

Cela dit, M. Dorion et le nouveau chef de l’exploitation Nicolas Ruszkowski ont mis des bémols sur plusieurs éléments lancés par le propriétaire. Il a par ailleurs dit que « le club n’était pas à vendre ». 

Lorsque M. Ruszkowski a été confronté à la vente anémique des billets de saison, il s’est inscrit en faux tout de suite et sans équivoque.

« Absolument pas, a-t-il lancé tout de go. Je peux vous le confirmer. Notre moyenne est de 8000 à 8500 depuis une dizaine d’années, hormis une pointe à 11 500 en 2007, l’année où nous nous sommes rendus à la finale de la coupe Stanley. »

Mais lorsqu’invité à départager la vérité de la rumeur concernant la vente, son démenti était beaucoup plus calme : « Je suis arrivé en juin et je n’entends qu’un message : le club n’est pas à vendre. »

Il n’y avait cependant pas la force, l’énergie de la phrase précédente. 

Depuis un an court une rumeur à l’effet que l’équipe de la Ligue nationale de hockey serait sur le point d’être vendue. Qu’un consortium formé entre autres de Guy Laliberté, le fondateur du Cirque du Soleil, et de la famille Desmarais, autrefois propriétaire du quotidien Le Droit, négocierait l’achat du club.

Ces histoires ne meurent jamais. Rien ne s’est matérialisé, mais à un moment donné, ce sera vrai. 

M. Melnyk est propriétaire depuis 15 ans. Il est arrivé en sauveur en 2003, le club roulait sur des roulettes, mais depuis cinq ans, sauf pour « l’accident de parcours » qu’a été 2016-2017 — défaite en demi-finale —,  ce sont des années de vache maigre. Des voix fortes, notamment celle de l’ex-capitaine Daniel Alfredsson, réclament un nouveau propriétaire. 

M. Melnyk, qui ne nage plus dans l’argent comme avant, serait assuré d’un bon profit d’environ 275 ou 300 millions $ US, la différence entre ce qu’il a payé et la valeur du dernier club vendu, les Hurricanes de la Caroline, à 425 millions $ US. 

Ses messages brouillons, ses menaces de déménager l’équipe, tout ça n’a pas été oublié par les amateurs. Il ne s’excuse pas, il en remet à sa manière. Personne ne peut parler, c’est le proprio !

Cela complique le travail de ses ouailles qui avaient, par ailleurs, des nouvelles encourageantes à livrer sur la clientèle francophone. Pour la première fois de leur histoire, vous avez un patron administratif (M. Ruszkowski), un patron hockey (M. Dorion) et un entraîneur-chef en Guy Boucher qui sont francophile ou francophones. 

« Les francophones sont minoritaires dans la population, mais sont surreprésentés parmi ceux qui nous suivent assidûment, a soutenu M. Ruszkowski. Ils en veulent plus de notre club et nous allons leur en offrir, comme des stationnements moins chers, des billets escomptés, des partenariats de transport collectif, des contenus en français, même des partys de quartier ! » 

Si tout cela a du bon, c’est tout de même obscurci par Eugene Melnyk. Jusqu’à ce qu’il vende... ce qui pourrait être plus vite qu’on ne le pense.

Pierre Jury

Ford vs Toronto: ça promet !

ÉDITORIAL / Pourquoi Doug Ford sort-il l’artillerie lourde contre la Ville de Toronto ? Car il est d’une intransigeance extrême contre la première ville de l’Ontario : gouvernement dysfonctionnel et infrastructure croulante qui exigent, à ses yeux, qu’il utilise un de ses outils les plus puissants, la clause dérogatoire.

Cette disposition de dérogation permet à un gouvernement de se soustraire à la Charte des droits et libertés du Canada pour une période renouvelable de cinq ans. Il s’agit d’une clause exceptionnelle, d’ailleurs, l’Ontario ne s’en est jamais servi depuis son instauration en 1982. Utilisée une fois en Saskatchewan et une fois au Québec lors des 20 dernières années, il s’agit d’un outil à l’utilisation rarissime, sur des enjeux sociaux cruciaux comme la langue au Québec. 

Il est difficile de voir comment le nombre de conseillers municipaux à Toronto équivaut à un enjeu si crucial...

M. Ford veut l’utiliser pour défendre son projet de loi 5, que son Parti progressiste-conservateur majoritaire à Queen’s Park a adopté en août. La Cour supérieure l’a annulé, il entend donc en déposer une seconde version, identique en tous points, dès aujourd’hui. 

Doug Ford se place en grand défenseur de la démocratie au Canada pour s’attaquer à une décision du juge. S’il dit « avoir le plus grand respect pour le système juridique », il en a tout de même contre la décision de la Cour.  

Certains croient que M. Ford s’obstine contre Toronto parce qu’il a subi la défaite contre le maire John Tory, en 2014. Il s’en défend bien, mais les apparences semblent contre lui. 

Il n’a qu’un objectif en tête : réduire le nombre de conseillers de 47 à 25 pour « rompre l’incroyable impasse » dans laquelle se trouve Toronto...

Son gouvernement n’avait pas précisément défendu cette idée lors de la campagne électorale du printemps. Il avait dit plusieurs fois « vouloir réduire le gaspillage du gouvernement », mais fallait-il voir là qu’il parlait de Toronto, et de Toronto uniquement ? Car la question lui a été posée : il n’a pas l’intention d’agir contre d’autres villes de l’Ontario. Au mieux a-t-il dit lundi recevoir plusieurs appels de contribuables d’Ottawa réclamant la même chose...

M. Ford se défend comme son prédécesseur Mike Harris. Il n’y a que « les groupes d’intérêts de la gauche » qui défendent le statu quo, un refrain qui était courant dans la bouche de M. Harris, à la fin des années 1990. Tous ses adversaires ne représentaient que des « lobbies de la gauche » qu’il se plaisait à débouter avec son gouvernement majoritaire. 

M. Ford utilise aussi l’argument que « tous les conseillers, tous les avocats nous disent que nous avons raison ». Tous ceux qu’il consulte ? Peut-être. Mais il ne consulte pas assez large, car l’argument de la Cour tient très bien la route. Tout ce qu’elle dit, c’est que le projet de loi ne vaut pas parce que nous sommes au cœur d’une élection. À n’importe quel autre moment donné, M. Ford aurait raison.

Mais Doug Ford ne veut pas attendre. Il est pressé d’agir parce que l’élection a lieu le 22 octobre. Il soutient que les trois mois de préavis suffisent. 

La Cour supérieure ne partage pas cet avis et le premier ministre s’entête, dit qu’il porte la cause en appel (ce qui est tout à fait dans ses droits) et invoque la clause dérogatoire en attendant. John Tory le dit bien : c’est utiliser une massue pour tuer une mouche. C’est une très mauvaise décision de Doug Ford, qui laisse entendre qu’il pourrait s’en resservir dans d’autres causes. Ça promet. 

Pierre Jury

Watson devrait être en furie

ÉDITORIAL / À Ottawa, le train léger n’arrivera pas en novembre. Prévu pour une entrée en service le 2 novembre, son démarrage a été remis... « au premier trimestre de 2019 ».

Il s’agit du second retard en six mois. 

Le train léger devait démarrer en mai 2018. Le consortium Groupe de transport Rideau est plutôt sorti, le 6 février, pour remettre sa mise en service le 2 novembre. Là, le 10 septembre, nous apprenons que les premiers passagers n’embarqueront que quelque part lors des trois premiers mois de 2019. Il y a de quoi être en furie !

Le premier retard pouvait se comprendre. L’échéancier avait été annoncé en 2013, il y a cinq ans : on peut comprendre qu’il peut y avoir des accrocs dans un processus si long qui peuvent interférer avec un calendrier. À preuve, le trou majeur survenu devant le Centre Rideau, il y a deux ans. C’est venu gruger tout le coussin que le Groupe de transport Rideau (RTG) avait, et plus encore. 

Mais un second retard ? Sept mois après le premier ? Quel type d’organisation est ce Groupe de transport Rideau ?

Officiellement, ce n’est que vendredi dernier que John Manconi, le patron d’OC Transpo, aurait pris connaissance du retard anticipé. Dans un document, RTG demandait des allègements à certaines conditions qui lui permettrait de démarrer le 30 novembre au lieu du 2 novembre. Des choses comme l’ouverture partielle de la station Rideau, par exemple, de manière à ce que les équipes de finition puissent se concentrer sur certains éléments cruciaux de l’ouverture, quitte à en délaisser d’autres. 

La réponse de M. Manconi a été nette : « La Ville n’est pas tenue de suspendre les exigences de la mise en service commercial et a indiqué à maintes reprises à RTG qu’il doit respecter toutes les clauses du contrat. »

Que risque le Groupe de transport Rideau ? À peu près rien. Une amende de 1 million $ pour ne pas avoir respecté l’échéance de ce chantier de 2,13 milliards $. Pas 1 million $ par jour, 1 million $ tout court ! Aussi bien dire que ce sont des pinottes. 

Pour ce 1 million $ que percevra la Ville d’Ottawa, elle devra revoir son calendrier de mise en vigueur, remettre de quelques mois les avis de mise à pied de quelque 350 chauffeurs devenus excédentaires, remettre des autobus en place, etc. C’est elle qui aura l’air folle, pas RTG.

Ultimement, c’est le maire Jim Watson qui doit en payer la note. Il n’avait pas l’air très fâché, hier. Contrarié, mais pas fâché. Normalement, il aurait dû piquer une sainte colère il y a plusieurs mois, car ce n’est pas vendredi dernier que RTG s’est réveillé avec ce retard sur les bras. Parce que M. Watson sait aussi que tout retard risque d’envenimer ses chances d’être réélu. La campagne électorale bat son plein... mais dans l’anonymat le plus total. M. Watson est chanceux dans sa malchance. Ce n’est pas son principal adversaire, Clive Doucet, qui lui volera des votes là-dessus. Il est encore plus terne que Jim Watson. Bref, son élection est dans la poche. Mais s’il avait un candidat comme Maxime Pedneaud-Jobin, qui a volé la mairie de Marc Bureau en 2012 sur la mise en service du Rapibus, soyez assuré que M. Watson aurait sauté au plafond il y a des mois.

Mais nous sommes à Ottawa-la-terne. Jim Watson s’en va en réélection les bras ballants, les mains dans les poches, sifflant une ritournelle. Et la population d’Ottawa ? Elle « comprend » et se dit que son train léger sera très beau, quand il fonctionnera. Entre temps, elle attend. Patiemment. 

Pierre Jury

Deux constats... mais une réalité

ÉDITORIAL / Les deux constats sont radicalement différents. D’un côté, Philippe Couillard clame que « l’Outaouais va mieux ». De l’autre, le maire de Gatineau qui avance que « nous constatons que l’Outaouais a du retard [...] en santé, en éducation en transport, en culture, en exportation de biens et de services ». Qui dit vrai ?

Répondu rapidement : Maxime Pedneaud-Jobin. 

La vision du chef du Parti libéral n’est pas totalement fausse. En tournée en Outaouais, jeudi et tôt vendredi, il a repris son refrain d’un Québec regaillardi par les mesures d’austérité que son gouvernement a mises en place en 2014 et 2015. On s’en souviendra. En santé, en éducation et dans les services communautaires notamment, le Québec a freiné les dépenses de façon majeure, provoquant des interruptions momentanées de service, voire des fins de service. L’ampleur des restrictions a été bien documentée, notamment par la Protectrice du citoyen. L’objectif du gouvernement : de rétablir l’équilibre budgétaire afin de « développer des marges de manœuvre ». Il y est allé fort, dégageant des profits plus qu’aisés de l’ordre de 3 à 5 milliards $. 

Un des exemples soulevés par M. Couillard est relié à cette austérité : la création d’une faculté-satellite de médecine, qui doit accueillir ses premiers étudiants en 2020. C’est quatre ans plus tard que prévu. Planifiée dès 2014 pour une ouverture en 2016, l’aventure s’est embourbée dans les délais imposés par un gouvernement qui se refusait à toute nouvelle dépense, et qui a gagné deux ans pendant lesquelles il redressait les finances publiques. Ce n’est qu’en 2016 que la faculté de médecine a été confirmée... et sa réalisation ne viendra que quatre années plus tard. (Si rien ne vient entre-temps.)

Alors quand le chef libéral se pavane en clamant qu’il « n’y a pas de plus belle façon [...] de développer le système de santé que de former des médecins dans la région », il enfile ses lunettes roses par dessus ses lunettes roses. 

Et lorsqu’il « va réaliser le train léger entre le côté du Québec et le côté de l’Ontario », ou qu’il va « doubler la 50 d’un bout à l’autre » sans avancer d’échéancier, ce sont encore des paroles pas mal vides de sens. Ce train ne verra pas le jour dans le prochain mandat, ni dans le mandat subséquent. Doubler l’autoroute 50 ? Il faudra encore 10 ans entre les études environnementales qui n’ont pas été commandées encore et cette ouverture « d’un bout à l’autre ».

Face à cela, le maire de Gatineau se veut pragmatique à souhait. Pas pessimiste, pragmatique. 

Ainsi, M. Pedneaud-Jobin dénonce « les actions à la pièce » de Québec en Outaouais en santé et en éducation. L’attente à l’urgence traîne encore dans les 15, 16 heures. Il y a encore environ 30 000 résidants de l’Outaouais qui n’ont pas accès à un médecin. Les temps d’attente tournent toujours autour de 800 jours (!), au lieu des 500 ailleurs au Québec. Il s’agit du deuxième pire total de la province. Et en éducation, l’Université du Québec en Outaouais attend toujours son unification sous un seul pavillon tandis que les cégeps n’arrivent pas à offrir les programmes pour lesquels les jeunes traversent à Ottawa, vers le collège La Cité, notamment. 

Ce ne sont pas là des signaux d’alarme qu’envoie le maire de Gatineau, mais des constats qui font dire qu’il y a un réel retard en Outaouais par rapport au reste du Québec. Tout ce rattrapage ne pourra se faire en un an, ni même en un mandat. Mais après 15 années de règne libéral presqu’ininterrompu, il y a des lunettes roses qui doivent être enlevées avant de prétendre que « l’Outaouais va mieux »...

Pierre Jury

Un héritage colossal

ÉDITORIAL / Journaliste, politicienne puis auteure, Lise Payette aura marqué à sa manière l’émancipation des Québécois... et tout particulièrement, des Québécoises. Rares sont les femmes qui auront marqué à ce point trois domaines si différents sur une période d’environ 25 ans. Pendant ces années, Mme Payette a été une figure incontournable de l’imaginaire des Québécois, et accessoirement, des Franco-Canadiens qui ont profité de sa large tribune télévisuelle avant et après son séjour en politique.

Son premier passage sous les réflecteurs a été son émission Appelez-moi Lise , en ondes pendant quatre ans à peine, de 1972 à 1976. C’était il y a plus de 40 ans et cela semble bien loin aux yeux de certains, mais les baby-boomers et la génération avant eux s’en souviennent bien. Le style de talk-show de fin de soirée n’était pas nouveau, Johnny Carson aux États-Unis le dominait déjà depuis 1962. La formule n’avait jamais été tentée au Canada français et Lise Payette a relevé le défi de brillante façon, enregistrant des cotes d’écoute au-delà du million de téléspectateurs.

L’animatrice a converti sa renommée télévisuelle en une carrière politique au sein du Parti québécois, élu le 15 novembre 1976. C’était une époque bien différente d’aujourd’hui, et même dans les circonscriptions de Hull et de Chapleau, on avait élu des représentants du PQ ! L’objectif du parti dirigé par René Lévesque était de former un bon gouvernement et Mme Payette se joint immédiatement au cabinet, responsable des Consommateurs, des Coopératives et des Institutions financières. Là, elle pilotera son grand legs politique, la Société de l’assurance-automobile du Québec, qui fait figure encore aujourd’hui de pionnière dans le domaine. Rares sont les institutions qui demeurent si longtemps, et son combat contre les assureurs est à son honneur. Grosso modo, la SAAQ est foncièrement la même qu’à l’époque, incluant la mention « Je me souviens » sur les plaques d’immatriculation. 

Dans la course au référendum de 1980, elle prononce quelques mots fatidiques, se référant aux « Yvettes », du nom d’une fillette sage dans un livre scolaire d’une époque révolue. La folie s’embrase et certains lui mettront sur le dos la défaite référendaire. Compte tenu de l’écart de 20 points entre le camp du oui et le camp du non, l’accusation est forcée. 

Elle quittera la politique un an après, non sans avoir fait modifier le Code civil pour permettre aux mères de conserver leur nom de famille, près de 40 ans plus tard.

Ses cinq années en politique active ne la promettent pas à la chaise berçante, car aussitôt, elle se lance dans un marathon d’écriture, essais, mémoires et surtout, pour la télévision qui la placeront une fois de plus à l’avant-scène. Sur les ondes de Radio-Canada, elle alignera les succès d’écoute et d’estime avec La bonne aventure et Des dames de cœur, qui marqueront notamment les années 1980. Mais elle accumulera les téléséries jusqu’en 2003.  

Lise Payette ne s’est jamais tue. Elle rédigeait encore une chronique dans Le Devoir il y a deux ans. On se rappellera cependant qu’elle, tout comme Janette Bertrand, cédera aux appels de l’intolérance en fin de carrière. Cela ne doit pas obscurcir son très vaste héritage médiatique et politique qu’elle laisse derrière elle. Les automobilistes du Québec lui doivent une fière chandelle, tout comme toutes les femmes qui se sont mariées après mai 1981 qui ont conservé leur nom. Ces changements dans la vie des gens marqueront les Québécois, et les Québécoises, tout particulièrement.

Pierre Jury

Un programme bien familier...

ÉDITORIAL / Le Parti québécois, on le dit amplement, mène une bonne campagne électorale. Et c’est vrai.

Même s’il traîne dans les sondages en deçà du plateau « historique » des 20 %, le PQ n’a pas l’air débobiné, anxieux ou troublé. Son chef Jean-François Lisée poursuit ses engagements quotidiens comme si de rien n’était, comme s’il trônait en tête des sondages. Ses promesses électorales sont songées, comme celle sur les dîners fournis aux élèves du primaire, ou la gestion de l’offre qui protège les éleveurs de poulet et les producteurs de lait. 

À noter qu’il garde le silence sur la Charte des valeurs, sur l’immigration... On le comprend : il se dit que s’il réussit à garder le couvercle sur la marmite de ces enjeux cruciaux (et centraux au PQ !), la guerre à finir que se livrent libéraux et caquistes pourrait bien l’avantager. De fait, le chef du Parti libéral, Philippe Couillard, et ses candidats attaquent la Coalition avenir Québec de façon virulente depuis les deux semaines que dure la course électorale. Dans les débris, le PQ pourrait récolter quelques points de pourcentage et sauver quelques circonscriptions de plus...

Localement, les cinq candidats péquistes de l’Outaouais ont dévoilé leur programme électoral, hier. Un exercice de quatre pages qui touche à tous les enjeux locaux prévisibles. 

Ce qui étonne, c’est la similitude de bien des arguments avec le plan des libéraux. Compléter l’autoroute 50 à quatre voies sur toute sa longueur ? Les libéraux le font aussi. Miser sur le tourisme comme vecteur de développement économique ? C’est donné. L’accès Internet à haute vitesse ? On ne parle que de ça. Créer le campus unifié pour l’Université du Québec en Outaouais ? C’est déjà en marche. Stimuler la deuxième et troisième transformation du bois ? Tout le monde veut ça. La future faculté de médecine 100 % en français à l’UQO ? Un souhait généralisé.

Et puis il y a les vœux pieux, comme « un plan d’action rigoureux pour améliorer la rétention en emploi des nouveaux arrivants », « diversifier son économie », « reconnaître l’Outaouais comme région stratégique en raison de sa situation frontalière » qui équivaut à « confirmer Gatineau comme pôle de développement administratif de l’ouest du Québec », etc.

Là où le PQ manque d’originalité, c’est en santé. Le PQ fait bien court avec à peine deux éléments : poursuivre le travail de rapatriement des 1000 accouchements de mères de l’Outaouais à Ottawa, et travailler à établir l’équité interrégionale en santé et services sociaux. C’est bien peu et franchement, ça manque d’originalité et d’imagination. 

Mais pour l’essentiel, c’est comme si les libéraux avaient coécrit le programme du PQ en Outaouais... Ironique !

Il y a bien quelques éléments de disparité idéologique. Comme de favoriser les Centres de petite enfance, de « cesser toute forme de centralisation » du gouvernement et évidemment, « de réduire la dépendance à l’État fédéral », la grande marotte péquiste. S’ils n’avaient pas été là, il aurait fallu les ajouter pour eux !

On le voit, d’un point de vue régional, le Parti québécois ne se démarque pas beaucoup des libéraux. Comme si les cinq candidats avaient déjà lancé la serviette. Rappelons leurs noms, juste au cas: Jonathan Carreiro-Benoit (Gatineau), Marysa Nadeau (Hull), Yves Destroismaisons (Papineau), Marie-Claire Nivolon (Pontiac) et Blake Ippersiel (Chapleau). On ne les blâmera pas pour autant. Leurs deux dernières victoires en Outaouais remontent à 1976. Aussi bien dire de l’histoire ancienne. 

Pierre Jury

Oléoduc: c’est le monde à l’envers

ÉDITORIAL / Le gouvernement de Justin Trudeau a misé sur le pipeline Trans Mountain... et a perdu. C’est quasiment 4,5 milliards $ dans le dalot.

Le pire, c’est que ce sont des communautés autochtones — et des inévitables mouvements environnementalistes — qui lui ont servi cette leçon. Lui, le premier ministre qui a le plus fait pour se rapprocher des autochtones du pays, voilà comment ils le remercient.

La décision de la Cour d’appel fédérale a été reçue comme une tonne de briques par l’administration Trudeau, qui en a déjà plein son assiette avec les discussions sur le renouvellement de l’ALÉNA, à Washington. De toute évidence, il ne s’y attendait pas et c’est toute une épreuve pour lui, personnellement et pour son gouvernement. De quoi le faire regretter d’avoir acheté ce pipeline ! 

Mais ce qui est fait est fait. D’ailleurs, la vente a été authentifiée par son propriétaire, Kinder Morgan, ironiquement dans les minutes qui suivaient la décision de la Cour d’appel. Rappelons que ces 4,5 milliards $ paient le pipeline existant, mais pas son projet de prolongation, qui coûterait un autre 7,4 milliards $. Ce second pipeline triplerait la capacité de transport de la ressource pétrolière de 300 000 à 890 000 barils par jour. 

Le Canada s’est impliqué dans cette aventure en croyant que ce ne serait qu’un investissement temporaire, le temps de calmer la donne et de s’assurer que tout baigne. Là, tout ne baigne pas. Cette défaite change la donne : les travaux sont stoppés pendant que l’on considère la prochaine étape.

Le principal reproche au fédéral, c’est l’absence d’une réelle négociation avec les Premières Nations. Cette ronde avait davantage pris la forme d’une consultation plutôt qu’un échange. Venant des libéraux de Justin Trudeau, cela est particulièrement déconcertant. Son gouvernement consulte, consulte et consulte encore, au point où d’importantes décisions sont engluées dans la mélasse bureaucratique. Rappelons les délais de nomination du nouveau commissaire aux langues officielles, par exemple. Là, il s’est fait dire qu’il n’a pas consulté comme il faut ? C’est le monde à l’envers.

Devant un tel constat, il faut que les libéraux le remettent à l’endroit. Parce qu’un vieil oléoduc sans son complément, un oléoduc flambant neuf pour combler ses lacunes, c’est très cher payé. 

Le gouvernement de Justin Trudeau doit donc engager un réel dialogue avec les six communautés autochtones concernées. Il n’y a que par là que s’amorcera un retour à la normalité. Il faudra du temps, mais il n’a pas le choix. 

Ce gouvernement a été élu en tenant le double discours de l’environnement et du développement pétrolier. C’était illusoire. Les observateurs savaient bien qu’un jour, ça ne s’additionnerait pas. Que l’équation pétrole des sables bitumineux et environnement grince comme une vieille bicyclette rouillée sous la pluie. Le refrain a duré trois ans, ce qui demeure prodigieux dans les circonstances. Là, Justin Trudeau doit redémarrer le dialogue avec les communautés autochtones concernées. Il doit aussi ouvrir son jeu et reconnaître l’impact du trafic accru de 600 % dans le détroit de Georgia, particulièrement sur la population d’épaulards menacés. 

Ça prendra du temps, et le gouvernement de Justin Trudeau n’en a pas. Mais par la voie d’un dialogue transparent que s’ouvrira une porte de sortie dans le dossier de l’oléoduc Trans Mountain, la seule viable pour que le gouvernement redonne de la valeur à son investissement de 4,5 milliards $.