Pierre Jury

Noyés dans un inutile bill omnibus

ÉDITORIAL / Ce n’est pas parce que des enjeux franco-ontariens avancent enfin que le recours à un projet de loi omnibus se justifie pour autant.

Certes, Le Droit applaudit le gouvernement de Kathleen Wynne qui a tenu parole. Comme promis, il a présenté cette semaine trois mesures législatives qui concrétiseront leurs engagements auprès de la minorité de langue française. 

Il s’était clairement engagé à procéder cet automne dans le dossier de l’Université de l’Ontario français. Il avait affirmé qu’il ferait sien le projet de loi privé de la députée d’Ottawa-Vanier Nathalie Des Rosiers sur Ottawa, ville bilingue. Et l’été dernier, il avait annoncé qu’il confierait la gestion du Centre Jules-Léger à la communauté francophone.

Les doutes qui subsistaient encore chez certains se sont volatilisés cette semaine. 

Mais la surprise est venue lorsque le gouvernement libéral a inclus les trois projets de loi dans un projet de loi omnibus. Ce dernier doit inclure des mesures à saveur financière à la suite de la mise à jour économique présentée par le ministre des Finances, Charles Sousa. 

Cet artifice assure en quelque sorte que les projets de loi chers aux Franco-Ontariens passeront comme beurre dans la poêle. D’un côté, c’est une très bonne nouvelle. 

Mais pour deux raisons, la voie empruntée par le gouvernement est répréhensible.

D’abord, il y a la moralité même des projets de loi omnibus. Ils ne devraient être utilisés qu’en dernier recours pour faire adopter des mesures controversées, voire impopulaires, pour accélérer des procédures urgentes sans avoir à subir l’œil scrutateur des partis d’opposition. Dans le passé, Le Droit s’est opposé avec véhémence aux nombreux projets de loi « mammouth » que le gouvernement de Stephen Harper a présenté pendant ses neuf années au pouvoir. 

La stratégie n’est pas plus acceptable parce qu’elle favorise la communauté franco-ontarienne.

De toute façon, ce n’est pas comme si les projets de loi franco-ontariens suscitaient la grogne dans l’opposition. Même que l’on perçoit chez le Parti conservateur de l’Ontario et le Nouveau Parti démocratique un appui de principe à ces causes franco-ontariennes, un phénomène unique dans l’histoire de la province. Cette relative unanimité en faveur de l’Université de l’Ontario français, d’Ottawa bilingue et accessoirement, du Centre Jules-Léger, a été cultivée depuis des mois par l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario. 

Puis, en évitant le processus normal d’approbation parlementaire, les libéraux coupent court à la possibilité d’améliorer les trois projets de loi en question. C’est dans le choc des idées que jaillit la lumière. Le projet de loi omnibus annule la perspective que les idées conservatrices et néo-démocrates aient pu bonifier les concepts d’université franco-ontarienne et le statut bilingue de la Ville d’Ottawa, notamment. 

Dieu sait que ce dernier pourrait aller plus loin. Il y a quelques années, plusieurs caressaient le rêve d’une capitale officiellement bilingue. À la place, les Franco-Ontariens doivent se contenter d’une demi-mesure qui ne fait qu’enchâsser le statu quo dans la loi constitutive de la Ville d’Ottawa. Comme lors du dernier amendement, en 2006, ils se font dire que la proposition sur la table représente le maximum possible dans les conditions actuelles. En coupant court au débat, nous ne saurons jamais si c’est le cas, ou si les Franco-Ontariens auraient pu avoir plus d’ambition.

Ce projet de loi omnibus sert le gouvernement. Et la communauté franco-ontarienne se retrouve encore le sujet de calculs politiques qui sert d’autres intérêts que les siens.

Pierre Jury

Tempête dans un verre d’eau

ÉDITORIAL / La réaction « insultée » du président des Philippines au terme d’une rencontre avec Justin Trudeau est une tempête dans un verre d’eau qui ne devrait pas causer de maux de tête aux Canadiens.

Le président Rodrigo Duterte est un drôle de pistolet, un populiste de gauche qui prône la ligne dure avec les criminels de son archipel. Depuis son élection, les forces policières ont reçu un chèque en blanc et clament fièrement avoir liquidé près de 4000 criminels... et des milices proches du pouvoir, encore davantage. Après avoir fait « le ménage » pendant 20 ans à la mairie de Davao, une ville du sud du pays, la population philippine l’a plébiscité en mai 2016.

Avocat de formation, M. Duterte ne se formalise pas des lois et des droits de la personne. 

Il distribue les épithètes de « fils de pute » à qui mieux mieux, comme au pape François et au président Barack Obama. Ses défenseurs adoucissent ces propos en soutenant que l’expression n’a pas le même sens aux Philippines qu’en Occident. Bon, peut-être. Mais au sortir de la rencontre avec M. Trudeau, il a quand même lancé un « boulechite » bien senti.

Donald Trump apprécie ce président qui ne passe pas par quatre chemins ; peut-être parce qu’ils partagent cette propension à insulter ceux qui ne pensent pas comme eux.

Le premier ministre Trudeau aurait simplement abordé la question des droits de la personne avec M. Duterte — même ça, c’est trop pour ce singulier personnage.

Le président a qualifié la discussion d’« insulte personnelle et officielle ». À ses yeux, l« étranger » qu’est M. Trudeau « ne sait pas exactement ce qui se passe dans notre pays ».

Ce n’est pas un impair canadien. Il est toujours délicat d’aborder des sujets comme les droits de la personne en visite officielle à l’étranger. Chaque situation est unique et chaque politicien doit savoir jauger jusqu’où aller. Et puis il faut comprendre que ces rencontres bilatérales ont plusieurs publics. Aux yeux des Philippins, ou à tout le moins, à ceux de M. Duterte et de ses proches, M. Trudeau passera pour un insolent. Aux yeux des Canadiens, cela confortera son image de leader qui n’a pas peur de soulever des enjeux délicats lorsque l’occasion s’y prête.

Ce n’est pas comme si Rodrigo Duterte était en position de répliquer de façon concrète. Sa boutade d’impatience n’ira pas bien plus loin. Le Canada a une balance commerciale négative avec les Philippines ; on leur achète deux fois plus qu’on leur vend : 626 millions $ contre des importations de 1,3 milliard $. Ce qui est le plus important entre nos deux pays, c’est le nombre d’immigrants philippins admis au pays : 41 000 en 2016, la première source en importance. Ils sont venus rejoindre plus de 600 000 de leurs compatriotes.

Courtois et respectueux en affaires internationales, le Canada ne cultive pas une politique extérieure agressive comme M. Trump. Si les États-Unis sont perçus comme le pays des opportunités (avec ou sans M. Trump), le Canada a encore cette image de boy scout gentil qui se veut un arbitre de paix avec tout le monde. La polarisation que certains politiciens populistes ont mis de l’avant dans certains pays du monde – les États-Unis au premier chef – complique les choses pour nos relations mondiales. Mais jusqu’ici, cette ouverture nous a généralement bien servis et bien des Canadiens ont applaudi que l’élection de Justin Trudeau redresse le virage entrepris sous Stephen Harper. 

Ainsi, il faut bien plus se préoccuper des éclats de Donald Trump, président de notre pays voisin et principal partenaire commercial, que ceux du président Duterte. 

Pierre Jury

Enfin une réponse pour les inondés

ÉDITORIAL / Le gouvernement du Québec aura mis six mois avant de permettre une reconstruction de dizaines des maisons les plus affectées par l’inondation du printemps 2017. Ce très long délai n’a pas semblé déranger le maire Maxime Pedneaud-Jobin qui se réjouissait discrètement, hier, de l’annonce du ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire. Il a évité de leur jeter la pierre.

Six mois pendant lesquels des Gatinois ont mis leur vie en veilleuse en attendant trop patiemment la permission de Québec de reconstruire. Pourquoi les autorités municipales ont-elles toléré de tels délais ? Pour ne pas froisser « le partenaire » obligatoire qu’est Québec dans tant de domaines ?

Le maire a quand même avancé les bons arguments. Il a rappelé que la valeur patrimoniale certaine du quartier Pointe-Gatineau où certaines des premières maisons de la région ont été érigées. Il y a 150 ou 200 ans, l’évidence était d’aménager une habitation près des cours d’eau, car ils étaient les autoroutes de l’époque ; on ne pensait pas aux menaces de mère Nature de la même manière qu’aujourd’hui. 

Les crues d’avril-mai 2017 ont provoqué un électrochoc chez toutes les victimes d’abord, et tous ceux qui ont collaboré de près ou de loin à alléger leurs souffrances et depuis, à prévenir qu’une autre calamité du genre ne se reproduise. L’ampleur des dommages, à Gatineau, à Montréal et en Mauricie (ainsi que dans l’Est ontarien), a suscité un large débat sur les permis qui avaient été délivrés pour construire des maisons dans les zones inondables 0-20 ans.

Évidemment, bien des propriétaires qui ont vu leurs maisons détruites par l’eau n’avaient pas eu besoin de permission lorsque leurs aïeux ou prédécesseurs se sont installés sur ces terrains fragiles, il y a quatre, cinq générations ou plus. Il n’y avait pas de mises en garde contre de telles inondations : on les savait vulnérables, mais la menace n’était qu’une distante probabilité. Aujourd’hui, le point de vue des gens a beaucoup évolué : peut-être est-ce la sagesse populaire, peut-être en raison des changements climatiques, les Gatinois sont mieux sensibilisés à la perspective d’une autre catastrophe du genre dans un horizon de 20 ans. Ça a l’air beaucoup, 20 ans, mais dans l’histoire d’une ville, c’est demain.

Entre temps, il fallait faire quelque chose pour les familles qui avaient fait de ces zones fragiles leur milieu de vie, il y a des générations passées. Il fallait trouver une solution pour ces familles qui n’avaient rien fait de mal, qui avaient juste perpétué l’occupation territoriale des gens avant eux.

Six mois, c’est bien long. Les appels à l’urgence ont encore mis des semaines avant d’être entendus. Selon le maire, 35 maisons auraient déjà été démolies sur les quatre rues qui ont fait l’objet d’une dérogation collective, annoncée hier. Ce sont les rues Jacques-Cartier, Moreau, Riviera et le boulevard Hurtubise. 

Il est étonnant qu’on ait mis tant de temps pour arriver à une solution de gros bon sens : l’État ne laisse pas les maisons se reconstruire telles quelles. Les nouvelles constructions devront être à l’abri, surélevées, sur des pilotis, ou avec des sous-sols hermétiques. 

L’idée est de redonner vie à ce quartier patrimonial tout en évitant, comme la Ville de Gatineau l’a qualifié, l’effet du fromage gruyère avec des maisons avoisinant des terrains bloqués à perpétuité. Tout en protégeant les contribuables de la responsabilité des ravages de la nature. Pour cette fois, ça ira, mais à l’avenir, il faut prendre ses précautions.

Pierre Jury

Au-delà du devoir, le défi de mémoire

ÉDITORIAL / Depuis quelques années, le Jour du souvenir prend un sens tout particulier alors que les Canadiens sont appelés à souligner un siècle passé depuis la Première Guerre mondiale. Ces commémorations seront de plus en plus difficiles à faire compte tenu de la distance qui nous sépare de ces événements marquants de notre histoire, et de notre histoire militaire en particulier.

En 2014, nous commémorions le centenaire du déclenchement de cette guerre, avec l’assassinat du prince Franz Ferdinand, à Sarajevo. En 2017, c’est la sanglante bataille de Passchendaele, en sol de Belgique, qui avait lieu il y a exactement 100 ans. Dans l’assaut de nos ancêtres pour prendre le promontoire de Passchendaele, 4000 Canadiens sont morts et 12 000 ont été blessés. 

Cela faisait plus de trois mois que les Britanniques, Australiens et Néo-zélandais combattaient dans la région. C’était particulièrement difficile compte tenu du terrain : là, les sols sont détrempés à l’année et les digues qui les avaient asséchés avaient été tour à tour détruites par trois années de combats. La pluie d’automne rend le terrain boueux. Même les chars d’assaut s’enfoncent et les soldats alliés sont exposés aux tirs des Allemands qui ont eu le temps d’ériger des murets de béton derrière lesquels ils arrosent leurs ennemis de tirs nourris. Au printemps 2017, les Canadiens avaient remporté la bataille de la crête de Vimy, considérée comme sa première grande victoire militaire. Forts de cette réputation nouvelle, ils sont envoyés à Passchendaele ; là aussi ils vaincront... même si le gain sera de courte durée. Quelques mois plus tard, le village retombe aux mains des Allemands.

Un siècle donc. Il ne reste évidemment plus de témoins vivants, nous devons nous fier sur le patrimoine qu’ils ont laissé derrière eux pour mesurer l’effort de cette bataille et de façon plus générale, de toute la Première Guerre mondiale. 

Aujourd’hui, ce sont les vétérans de la Seconde Guerre mondiale qui nous quittent à leur tour. 

Comment émouvoir les générations nouvelles lorsque ceux qui ont vécu ces leçons du passé ne sont plus là pour nous les transmettre ? Comment établir un lien avec la Génération X, Y ou peu importe la lettre qu’on lui donne, en leur rappelant que leurs arrières-grands-pères y ont laissé leur vie... eux qui ont peine à établir des liens significatifs avec leurs grands-parents ? La technologie dont ils sont des adeptes, voire à bien des égards des esclaves, sert déjà bien mais jusqu’à quel point remplace-t-elle le contact direct avec les acteurs ?

Pour le ministère des Anciens combattants, pour les muséologues, il y a là un défi encore plus grand pour soutenir notre devoir de mémoire.

Dans leur tâche, ils ont tout de même de nouveaux alliés. Entre 2001 et 2014, la guerre en Afghanistan a impliqué plus de 40 000 soldats canadiens, et 158 y sont morts. Ceux qui sont revenus souffrent de « nouveaux » maux, comme le stress post-traumatique, qui n’est peut-être qu’une manière nouvelle de qualifier le « shell shock » de nos aïeux. Des douleurs souvent invisibles mais pas moins réelles. 

En 2017, un siècle après Passchendaele, Vimy et Yprès, le risque est bien réel de passer dans une ère d’oubli collectif. De profondes tensions internationales existent toujours et il ne faut pas croire que nous sommes automatiquement immunisés contre les déboires du passé. 

La preuve, c’est que la génération qui a suivi la Première Guerre mondiale a succombé au piège de la Seconde...

Pierre Jury

Un morne budget? Pas du tout

ÉDITORIAL / De mauvaises langues lancent que l’ébauche du budget présenté par la Ville d’Ottawa, mercredi, est à l’image de son maire : morne et sans histoire. Comme si, en de telles matières, c’était un défaut ! Il y a pourtant bien des maires qui aimeraient défendre de tels budgets.

Ce n’est encore qu’un document de travail, évidemment. Il faudra attendre un mois avant son adoption par le conseil municipal, prévue à la séance du 13 décembre. Mais les premières réactions sont calmes : pas de vagues, pas d’esclandres (hormis l’étonnante allégation de #fauxbudget lancée par le conseiller Rick Chiarelli). Rien n’indique qu’une révolte se prépare. 

Le budget équilibré se chiffre à 3,42 milliards $. Le maire a prévu qu’il faudra augmenter les impôts fonciers de 2 % pour l’équilibrer. Cela équivaut à 75 $ par foyer, considérant un prix moyen de 400 000 $. Compte tenu du niveau des services municipaux offerts à Ottawa, cette hausse devrait être acceptée sans histoire.

Le maire Watson a habitué ses commettants à une gestion prudente des finances, doublée d’une légère augmentation annuelle. En cela, il se démarque de Bob Chiarelli, le premier maire post-fusion à Ottawa. Ce dernier visait un gel chaque année, mais dans un monde où l’inflation fait partie du paysage, ils sont intenables même à moyen terme. Larry O’Brien, qui a servi entre MM. Chiarelli et Watson, l’a appris à ses dépens. Promettant quatre années de gel, il a presque réussi le coup à sa première tentative (0,3 % de hausse), suivie de 4,9 %, 4,9 % et 3,8 %, jusqu’en 2010. 

Il vaut donc mieux accepter un gel modeste qui permet d’absorber les pressions de l’inflation que de viser un plafonnement... et assommer les contribuables avec des hausses assassines par la suite.

Jim Watson suit cette voie à la lettre dans sa gestion des finances publiques. Cela ne génère ni accolades ni invectives, mais ça fait le travail. Et c’est exactement ce que les Ottaviens espèrent de leur maire.

Ainsi, il vise une proposition budgétaire raisonnable qui maintient un plafond acceptable sur les finances pendant une période de forte croissance des investissements municipaux, faut-il le rappeler. L’événement marquant de 2018 sera l’inauguration du premier tronçon du train léger qui changera le visage de la capitale en favorisant un nouveau mode de transport en commun. À terme, la revitalisation des plaines LeBreton, traversée par le corridor du train léger, accroîtra la base foncière de la ville : c’est un investissement dans l’avenir.

Mais le maire Watson est bien conscient que le transport en commun ne réglera pas tout. Des inégalités sociales se creusent. La crise des opioïdes fait des ravages parmi les plus démunis. Une vague d’attaques armées et de meurtres, pas seulement attribuable aux gangs de rue, ébranle la capitale depuis un an. La réponse n’est pas que dans la répression et Jim Watson veut réinvestir dans les services sociaux. Ainsi, il double la cadence de construction de logements sociaux (encore trop modeste à 300 unités en 2018), les agences de services sociaux verront leur subvention croître de 3 %, il y aura plus d’investissements dans les parcs, les centres communautaires, les centres sportifs, les bibliothèques, la santé publique... 

Alors, morne et sans histoire, cette ébauche de budget ? En apparence, oui, car elle ne comporte rien pour provoquer une levée des boucliers. Au contraire, après examen, cette proposition budgétaire du maire Jim Watson répond avec calme et retenue à l’essentiel des besoins immédiats et à moyen terme de la Ville d’Ottawa. Et voilà exactement ce à quoi les contribuables s’attendent de leurs élus.

Maintenant, pour le français de la capitale, monsieur le maire...

Pierre Jury

Le temps file pour le «Lab-école»

ÉDITORIAL / Le bizarre de projet « Lab-école » fait rêver certains, et donne des cauchemars à d’autres. Huit mois après son dévoilement au Québec, on nage encore dans les idées et les concepts ténébreux. Il y a longtemps que le trio de vedettes que sont Ricardo Larrivée, Pierre Lavoie et l’architecte Pierre Thibault aurait dû panser les plaies qu’ils ont provoquées chez les principaux acteurs de l’éducation au Québec. N’ayant pas fait cette partie du boulot, nous entendons les mêmes arguments de la part des syndicats, notamment, qui se sentent mis à l’écart d’un ambitieux projet de redéfinition de l’école québécoise.

Début avril, M. Lavoie avait lancé : « Il y a plus que trois hommes, mais vous allez voir, il va y avoir plusieurs personnes, plusieurs femmes qui seront assises autour de la table. Les syndicats seront là, les enseignants et les parents seront là, les commissions scolaires vont être là, l’Ordre des architectes va être là... »

Ces propos étaient rassurants. Mais de toute évidence, bien peu a été accompli sur ce front parce que le tollé persiste cet automne. Ils avaient promis un plan d’action avant la fin de l’année ; il reste à peine sept semaines et la méfiance règne encore. C’était mal parti et nous le constatons aujourd’hui, c’est encore bien mal engagé. 

Il y avait tout de même quelque chose de séduisant à l’idée que trois personnes externes au milieu de l’éducation s’engagent bénévolement à imaginer l’école du futur à partir de leurs points de vue complémentaires. M. Thibault est l’un des architectes les plus admirés du Québec. M. Larrivée est devenu un communicateur à l’échelle mondiale en alimentation. Quant à M. Lavoie, le mouvement qu’il a créé en faveur de l’activité physique rejoint des centaines de milliers de Québécois autour du Grand défi qui porte son nom. 

Nous savons les effets bénéfiques de l’activité physique sur la population. Idem pour l’alimentation, dont la sensibilisation gagne à être faite au plus jeune âge. Quant à l’architecture, ses impacts sur la santé et le bonheur ne sont encore reconnus que par une minorité. Leur influence combinée a convaincu le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, de débloquer 1,5 million $ par an pour appuyer leur réflexion. C’est beaucoup ? Non ! Il s’est dépensé... 2 milliards $ en infrastructures scolaires en 2017 seulement. L’enveloppe pour le Lab-école n’aurait en aucun cas compensé les milliards rognés par le gouvernement libéral dans les services à l’élève entre 2014 et 2016 alors qu’austérité était son leitmotiv. 

Les syndicats ont réagi avec véhémence. Les commentaires du Syndicat de l’enseignement de l’Outaouais étaient à l’image de ce qui a été entendu ailleurs. 

« Nous, on l’a l’expertise, a lancé la présidente Suzanne Tremblay, en avril dernier. On a été très surpris de voir des gens qui ne sont pas issus de l’éducation penser à l’école du futur. »

Comme si les profs avaient le monopole de la pensée en éducation...

Les organisations pensent beaucoup en silo, gouvernements, syndicats, ordres, etc. Le triumvirat du Lab-école a l’audace de vouloir briser des murs de verre... et des silos qu’il ne peut ignorer par aveuglement. Il n’a pas réussi à calmer la grogne jusqu’ici et fait donc face aux mêmes reproches de pelleteux de nuage qui voyagent aux frais de la princesse pour visiter des écoles autour du monde. Le temps file et MM. Larrivée, Lavoie et Thibault doivent vite corriger le tir s’ils veulent concrétiser leur rêve d’une école du futur. Parce que les prochaines élections approchent et leurs croquis pourraient vite se retrouver à la poubelle. Ce serait triste.

Pierre Jury

L’enfer des « Paradise Papers »

ÉDITORIAL / Il y a plusieurs volets à toute cette histoire des « Paradise Papers » : entre optimisation fiscale et évasion fiscale, il y a des nuances qui font la différence entre légalité et illégalité. Au plan de la moralité, c’est autre chose.

Du point de vue du gouvernement libéral, toutes ces subtilités langagières et financières importent peu : le gouvernement est présumé coupable de ne pas avoir fait assez pour fermer les verrous des transferts de dizaines de millions, voire de milliards vers des comptes bancaires dans des institutions qui ne sont des paradis que pour ceux qui ont les moyens d’en profiter. Pour les autres, ces paradis ne sont que des enfers où se camouflent des fortunes à l’abri des impôts que tous les autres citoyens ne peuvent éluder. 

Les partis d’opposition s’en donnent à cœur joie, c’est le festival de l’allégorie et des accusations, même gratuites, car le gouvernement a pas mal les mains liées.

Ainsi, on a vu le premier ministre Justin Trudeau tenter de se dépêtrer avec l’implication du premier argentier du Parti libéral du Canada, Stephen Bronfman, dans le paradis fiscal des îles Caïman. Une histoire d’un prêt de 5,3 millions $ à la fondation de son parrain Leo Kolber, un sénateur à la retraite. 

M. Bronfman a dit que ce prêt, remboursé, n’avait rien à voir avec une quelque histoire d’évasion de l’impôt et qu’il a respecté toutes les lois fiscales du Canada. Encore là, ce ne pourrait être que des balivernes pour se sortir d’un pétrin difficile à prouver, mais cela met malgré tout M. Trudeau dans l’embarras.

Ce premier ministre et son gouvernement répètent à qui mieux mieux qu’ils travaillent au nom de la classe moyenne. Qu’il a baissé leur fardeau fiscal et augmenté celui des plus riches. Ça n’empêche pas qu’il a passé presque toute l’année 2017 à parler de l’argent de ses riches amis, ministres et partenaires ; ça lui colle à la peau. 

Cela a débuté avec ses vacances familiales du temps des Fêtes sur l’île privée de l’Aga Khan, un « ami de la famille », et des dépenses des contribuables pour assurer sa sécurité dans les Caraïbes. 

Puis, cet été, une proposition de réforme sur l’incorporation fiscale des professionnels et des gens d’affaires a tourné au désastre. Passe encore que de confortables médecins l’attaquent, mais quand on a réalisé que des PME du secteur agricole et des pêcheries seraient pénalisées par cette réforme, le ministre des Finances Bill Morneau a été contraint à revoir ses plans. Enfin, c’est ce ministre lui-même qui est passé à la moulinette de l’opposition pour les liens qu’il a maintenus depuis son élection avec l’entreprise familiale Morneau Shepell, un fournisseur du gouvernement canadien en plus. Peu importe qu’il ait suivi les directives de la commissaire à l’éthique Mary Dawson.

Les paradis fiscaux sont très difficiles à combattre. Les principaux pays occidentaux voient tous de grandes fortunes et des multinationales siphonner leurs profits dans des états avec des taux d’imposition aussi minuscules que leur taille. Pensez au Liechtenstein, à l’île de Man ou aux Bermudes. 

Au Canada, ce serait 6 milliards $ en impôts qui échapperaient à l’État. En Europe, le quotidien Le Monde parle de 20 milliards d’euros pour la France et 120 milliards d’euros pour l’Union européenne.

Tous ont intérêt à combattre ces fuites pas toujours illégales, mais cela exige une concertation mondiale que personne n’a pu bâtir jusqu’ici. Ce serait une bonne idée que Justin Trudeau, qui jouit d’un capital de sympathie à l’international, y travaille entre deux égoportraits. Ça l’aiderait aussi face à l’opposition à la Chambre des communes !

Pierre Jury

Quel programme pour Gatineau?

ÉDITORIAL / Si Maxime Pedneaud-Jobin persiste à dire que son programme électoral l’a emporté dimanche, les quatre prochaines années lui sembleront bien plus longues que les quatre dernières. Parce que ce n’est carrément pas ce que le résultat électoral démontre. À moins qu’il n’ait besoin de nouvelles lunettes ?

Avec 45 % du vote populaire exprimé, le maire a remporté une victoire sans équivoque, personne ne peut remettre cette légitimité en doute. Les Gatinois lui ont fait confiance pour un second mandat parce que des cinq candidats à la mairie, Maxime Pedneaud-Jobin a joui de deux principaux atouts. D’abord, et de façon très générale, il a démontré une prestance et une assurance dans la fonction. Entre l’époque des bravades d’Yves Ducharme et la mairie timide et effacée de Marc Bureau, M. Pedneaud-Jobin avait trouvé un juste milieu. Il a été dit pendant la campagne qu’il « avait l’air d’un maire », une manière simpliste de résumer sa prestance, car il n’existe pas de règles écrites ou non sur « l’apparence » officielle d’un premier magistrat. Ce n’était pas un jugement dérogatoire sur ses adversaires non plus ; simplement qu’à première vue, les Gatinois estimaient bien subjectivement que Maxime Pedneaud-Jobin avait la tête de l’emploi.

Mais il accuse du même coup un recul de 8 % dans l’opinion publique. Un 8 % qui le bascule du camp des majoritaires à celui des minoritaires. S’il pouvait se targuer qu’une majorité de Gatinois l’avaient choisi en 2013, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Évidemment, ces calculs font fi de l’anémique participation des Gatinois au scrutin de 2017. À peine 38,7 % des électeurs se sont donné la peine de se déplacer. Jusqu’où cette participation doit-elle s’écrouler pour que la légitimité des élus soit remise en question ? Mais nous n’en sommes pas là. Du moins, pas encore.

Le second atout de M. Pedneaud-Jobin porte sur le programme électoral d’Action Gatineau. La même tête de l’emploi, mais avec un programme tout croche, et il perd ses élections. C’est l’essentielle combinaison de ces deux éléments qui lui ont permis de l’emporter.

Mais les Gatinois n’ont pas « acheté » ce programme en bloc sinon ils lui auraient aussi procuré les conseillers pour le mettre en œuvre. 

Le maire s’attend à ce que les indépendants « reconnaissent qu’il y a un programme grande ville qui a été choisi par les citoyens et que c’est le mien », a-t-il lancé d’emblée, dimanche. Une bien mauvaise réponse pour entamer un nouveau quadriennat.

À moins de 50 % du vote populaire et moins de 50 % de voix au conseil, le programme d’Action Gatineau ne s’avère qu’un « point de départ », comme l’a qualifié avec justesse le conseiller Daniel Champagne, aussi réélu facilement. Les débats du dernier mandat surgiront une nouvelle fois : sur le déneigement, sur les tours Brigil, sur le Rapibus à l’est, sur le train léger vers l’ouest, sur le réseau des bibliothèques, sur le Plan triennal d’immobilisations, sur les infrastructures, etc. C’est là que l’on verra si Maxime Pedneaud-Jobin a plus que la tête de l’emploi et s’il sait encore bâtir une majorité d’appuis au conseil, à défaut de consensus.

En 2013, il avait déjà démontré de telles compétences. Il avait convaincu un autre conseil à majorité constitué d’indépendants d’appuyer plusieurs des éléments du programme d’Action Gatineau. Il sera confronté au même défi en 2017. Encore plus minoritaire, ce sera un peu plus difficile. Il faudra du temps et ça ira moins vite qu’il ne l’espérait. Mais ce n’est pas en imposant ses gros sabots que ça passera mieux. Au contraire. Le dialogue et les compromis sont au menu jusqu’en 2021.

Pierre Jury

Une ville, un conseil divisé

ÉDITORIAL / Sans grande surprise, Maxime Pedneaud-Jobin a obtenu un second mandat à la mairie de Gatineau, hier. Mais son parti, Action Gatineau, n’a toujours pas levé. Le maire sortant n’a pu obtenir la majorité qu’il a réclamée haut et fort pendant toute la campagne électorale. Pour quatre autres années, les Gatinois auront un conseil municipal constamment menacé par la division.

Gatineau, ville en croissance, doit plutôt parler d’une voix forte et le maire aura la responsabilité de négocier une majorité d’appuis autour de la table. 

On pourra conclure que la division du vote d’opposition a beaucoup facilité la tâche au maire sortant. Ensemble, les ex-conseillers Denis Tassé et Sylvie Goneau auraient défait M. Pedneaud-Jobin. Mais désunis, ils lui ont pavé la voie à une autre victoire facile. Un peu en recul, certes, sur les 52,6 % de 2013 mais une quinzaine de points de pourcentage de priorité demeure très confortable. 

C’est au niveau des 18 quartiers de Gatineau que le réel suspense s’est fait sentir et tout indique que ce suspense se poursuivra pour quatre autres années.  

M. Pedneaud-Jobin désirait une équipe forte pour faire écho à sa voix au conseil municipal mais la population n’a pas suivi avec le même enthousiasme.

Au second essai de sa courte histoire, Action Gatineau mord donc la poussière une deuxième fois. 

À sa première course, en 2013, le parti avait fait élire quatre conseillers. Les résultats d’hier ont démontré une légère progression mais nous sommes encore loin de la majorité souhaitée par le maire.

Est-ce simplement la météo qui a poussé plus de 60 % des gens à bouder les bureaux de scrutin ? À peine 38,5 % des Gatinois se sont donné la peine de voter, ce 5 novembre. Il y a quatre ans, ils avaient été 41,9 %.

La force organisationnelle du parti Action Gatineau a peut-être été surévaluée ; une machine électorale sait fait sortir le vote malgré la pluie. 

La brochette de ses candidats a-t-elle déçu la population ?

Difficile de pointer le programme puisque d’un côté, son principal architecte et porte-parole, M. Pedneaud-Jobin, a été réélu. Si la population s’opposait à ses idées, elle ne l’aurait pas réélu. 

Il faut conclure qu’il existe encore passablement de grogne contre la partisanerie associée à un parti politique. Pendant la campagne, plusieurs citoyens disaient s’opposer plus à l’idée d’un parti qu’aux candidats d’Action Gatineau. Nous constatons que leur opinion a rallié une majorité de Gatinois... du moins ceux qui se sont exprimés.

Ce conseil divisé sera donc à l’image de l’opinion publique de Gatineau. 

Même la communauté d’affaires ne réussit pas à parler d’une voix forte et unique. Jusqu’à la toute fin de la campagne, les gens d’affaires ont soutenu deux messages parfois contradictoires. Sur l’un de ses principaux enjeux, la question des tours Brigil, le sondage Le Droit-104,7 FM a démontré que les Gatinois se retrouvent en deux clans presque égaux. Le maire s’y est opposé ouvertement depuis plus d’un an. Il doit reconnaître que sa légitimité est limitée sur le sujet. Le litige demeure et il ne faut pas que le conseil passe quatre autres années à ergoter sur le fil du rasoir. Au moins l’avenir de l’aréna Robert-Guertin est réglé. 

La Ville de Gatineau doit être au rendez-vous de sa croissance et de son essor. Elle n’a pas quatre années à perdre en viles prises de bec. Le maire a hérité de la responsabilité de trouver un chemin acceptable pour faire coïncider les intérêts des Gatinois et de sa communauté d’affaires qui en assure sa prospérité, dans le respect des règles et d’une vision collective partagée. 

Pierre Jury

Faut-il interdire le glyphosate?

ÉDITORIAL / Mentionnez le mot « glyphosate » et la France s’émeut. Le gouvernement d’Emmanuel Macron s’est engagé à l’interdire d’ici cinq ans mais subit des pressions intenses pour un bannissement immédiat. Au Canada, c’est le silence complet sur cet herbicide. Pire, son permis de commercialisation a été prolongé d’un autre 15 ans, le printemps dernier, dans l’indifférence générale.

On soupçonne que le Canada, dans cette évaluation comme dans d’autres, suit aveuglément dans les traces des États-Unis. Sans se poser les questions que devrait susciter la dangerosité potentielle de ce produit développé par la multinationale Monsanto, elle qui est honnie dans les milieux des environnementalistes. 

Dans ce débat, il manque encore d’opinions indépendantes. Nous vivons dans un pays où une nature immense et foisonnante nous entoure. Nous devons en être les gardiens. Parallèlement, nous sommes devenus avec le temps de gros usagers de glysophate, que Monsanto commercialise sous l’étiquette Roundup. Nos chercheurs feraient œuvre utile de collaborer publiquement aux enquêtes sur cet herbicide qui demeure controversé.

Il y a deux ans, le Centre international de recherche sur le cancer l’a classé comme « probablement cancérigène ». Pas par voie alimentaire, a depuis soutenu un panel d’experts de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture et de l’Organisation mondiale de la santé. Les évaluations sont contradictoires, on le reconnaît, mais les fabricants comme Monsanto besognent fort pour mettre des chercheurs de leur côté.

Des doutes subsistent encore aujourd’hui sur la toxicité du glysophate pris isolément. Mais nous réalisons de plus en plus que ce n’est pas nécessairement l’ingestion unique de produits du genre du glysophate qui pose problème, mais deux autres phénomènes. Il faut nous méfier du contact sur de très longues périodes de certaines substances avec la flore, la faune et les humains — à ce titre, cela fait maintenant 33 ans que Monsanto a mis le Roundup en marché (il existe aussi sous d’autres appellations puisque le brevet de Monsanto est expiré depuis 1990). L’innocuité du glyphosate sur plusieurs décennies est remise en question par plusieurs : faut-il les croire ?

Parallèlement, il n’y a pas que l’usage du glyphosate de façon isolée qui nous interpelle. 

Il faut nous méfier de l’effet combiné et cumulatif d’une panoplie de produits chimiques pris ensemble. La population sait que certains médicaments procurent des effets curatifs lorsque pris isolément. Mais lorsqu’ingérés avec d’autres, les mises en garde pullulent. Les pharmaciens alertent leurs patients à chaque nouvelle prescription qui s’ajoute à leur pharmacie. Il y a là des cocktails qui peuvent vite devenir mortels !

Le gouvernement de Donald Trump travaille fort à débâtir l’architecture réglementaire des États-Unis, notamment sur les questions environnementales. Le Canada doit s’en méfier et il est préférable de regarder vers certains États spécifiques comme la Californie, ou du côté de l’Europe pour trouver un environnement réglementaire plus solide. Si plus de 125 pays le permettent encore, le mouvement anti-glyphosate s’étend, et la France qui y réfléchit sérieusement... La Californie le permet toujours, mais vient de classer le glyphosate parmi les produits cancérigènes. Il faudrait normalement s’attendre à ce que des restrictions de commercialisation suivent.

Près de nous et de par le monde, les papillons monarques et les abeilles sont décimés pour des raisons que l’on peine à élucider.

Pendant ce temps, le glyphosate fait l’objet d’acrimonieux débats en France. Il est temps que le Canada se pose les questions qu’il faut et cesse son aveuglement volontaire.