Andrew Scheer

PCC: des candidats de fond plutôt que de forme

OPINION / Si les dernières élections fédérales ont pu apprendre une leçon aux conservateurs, c’est qu’il peut être bien ardu de traiter d’enjeux de fond lorsque les caméras sont sans cesse tournées vers un chef aux caractéristiques personnelles et idéologiques controversées.

En vue de la prochaine élection, il serait donc fort souhaitable que les conservateurs se dotent d’un chef sans trop d’égratignures, modéré tout en étant ferme dans ses positions, honnête et direct. Le prochain chef devrait être le porte-étendard d’un mouvement politique et non une mascotte facilement caricaturable.

Partant de cette prémisse, il est bien facile d’éliminer d’entrée de jeu plusieurs candidatures potentielles. Tiens, commençons par la plus à la mode par les temps qui courent : Jean Charest. Bien qu’on puisse lui reconnaître un charisme, une expérience politique incomparable et un réseau politique «from coast to coast to coast», Charest ferait rapidement dérailler le débat politique de fond vers un débat sur son intégrité. Figurez-vous dont qu’il ne serait même pas éligible au poste de chef du PCC actuellement en raison de la poursuite de l’enquête Mâchurer! Bien sûr, l’Unité permanente anticollusion (UPAC) risque de la balancer par-dessus bord sous peu – c’est un secret de Polichinelle – reste que la circulation policière et judiciaire autour de Charest et de son entourage risque fort de donner des munitions importantes à Justin Trudeau. Si l’opinion publique se délectait de voir Andrew Scheer bafouiller sur son passé présumément déformé de courtier, imaginez dont quelles seraient les questions des journalistes à un homme dont beaucoup trop d’amis se sont vus traduits devant les tribunaux! Bref, Jean Charest passerait le gros de son temps à combattre la perception négative reliée au crime organisé que plusieurs lui collent. Mauvais choix!

Le conservatisme social de M. Scheer a lui aussi contribué à la défaite conservatrice, il ne faut pas le cacher! Le prochain chef devra être favorable au mariage homosexuel et à l’avortement et l’exposer clairement sans malaise. Cela nous permet de retirer Pierre Lemieux, Vincenzo Guzzo et Jason Kenney de l’équation. Vous voyiez en Kenney l’homme de la situation? Il s’est à multiples reprises vanté d’être pro-vie et d’avoir milité de façon virulente contre le mariage gay dans le passé. Cette fois-ci, les Canadiens n’hésiteraient pas. Ce serait un gros non merci!

Et si l’image du prochain chef sera importante, les paroles qui sortiront de sa bouche le seront tout autant, sinon plus. Il semble désormais acquis que tout aspirant au poste de premier ministre du Canada soit en mesure de parler dans les deux langues officielles avec une certaine aisance. Lors de la prochaine campagne électorale, ce critère inconditionnel constituerait un lourd boulet pour des candidats au français approximatif comme Brad Trost, Peter MacKay, Kevin O’Leary, Erin O’Toole ou Kellie Leitch ou pour des candidats à l’anglais incertain comme Gérard Deltell. Rona Ambrose passe tout juste le test. Pour les autres, ce serait un gros « non » au Québec et dans les autres communautés francophones du Canada, d’autant plus en cette période de relance du nationalisme québécois et de colère des Franco-Ontariens face au gouvernement Ford qui, selon eux, les méprisent. Les débats télévisés étant cruciaux à la persuasion politique, les conservateurs ne peuvent se permettre d’offrir l’avantage linguistique à Justin Trudeau.

Cela étant dit, les candidatures potentielles restantes seraient à même de débattre d’enjeux qui sont chers aux Canadiens sans semer d’embûches avant la ligne de départ. C’est le cas de Pierre Poilievre et Rona Ambrose. Les deux cumulent près de 15 ans de vie politique et ont occupé plusieurs ministères sous les différents gouvernement de Stephen Harper.

Rona Ambrose a eu l’avantage d’être la leader par intérim du parti dans la transition entre Harper et Scheer ce qui lui a certainement permis de se faire connaître. Elle incarnerait un progressisme social par son féminisme et sa défense bien assumée du mariage homosexuel et de l’avortement qui lui permettrait certainement de susciter l’intérêt d’un électorat centriste tout en conservant la base.

De son côté, Pierre Poilièvre représenterait davantage les «Blue Tories» par ses discours économiquement capitalistes appuyés et majestueux. À 40 ans, sa jeunesse semble presque oubliée lorsqu’on constate son énorme expérience parlementaire et qu’on observe sa façon de cuisiner les libéraux avec tant de ferveur qu’il devient presque gênant d’entendre leurs réponses jubilantes à ses salves toujours bien calculées. Ces deux candidatures sont imaginables dans la chaise du premier ministre (ou de la première ministre).

Rona Ambrose et Pierre Poilièvre sont ce dont ont besoin les conservateurs afin de recentrer le Parti conservateur du Canada sur des enjeux, une plateforme, des idées, plutôt que sur une marque de commerce fade comme ce fut le cas lors de la dernière élection. Le PCC aurait tout avantage à ce que leur prochaine course ne tourne pas en permanence autour de la question de savoir qui peut battre Justin Trudeau. À quoi bon changer un parti au pouvoir si son remplaçant n’emmène guère d’idées nouvelles? Le ou la prochaine chef du Parti conservateur devra être porteur d’un débat politique de fond… Pas de forme.

Nicolas Rioux,

Candidat à la maîtrise en droit public,

Université d’Ottawa