François Legault n’avait pas le choix. S’il devait honorer sa parole, ou plutôt sa signature de mai 2018, il devait proposer une réforme du scrutin aux Québécois

Pas limpide, la réforme!

ÉDITORIAL / François Legault n’avait pas le choix. S’il devait honorer sa parole, ou plutôt sa signature de mai 2018, il devait proposer une réforme du scrutin aux Québécois. C’est ce qu’il a livré, hier, par la plume de Sonia Lebel, la ministre responsable de la Réforme électorale et ministre de la Justice.

Il avait dit qu’il le ferait avant le 1er octobre 2019, c’est fait. Mais concédant que la proposition est « beaucoup plus complexe » qu’anticipée, il ne promet plus que la nouvelle manière de voter au Québec sera en place lors de la prochaine élection générale, en 2022. À la place, les Québécois voteront par référendum sur la réforme du scrutin en même temps qu’ils placeront leur vote pour leur député.

Le vote sera de 50 % plus un.

Les partis d’opposition flairent la mauvaise affaire. S’il avait voulu enterrer le projet, il ne s’y serait pas pris autrement, a dit le député Harold Lebel, du Parti québécois. Des députés d’arrière-ban ont peur pour leurs emplois, a lancé Gabriel Nadeau-Dubois, de Québec solidaire, et M. Legault va chercher leur approbation ainsi.

« Il n’est jamais mauvais d’aller consulter la population », a tranché M. Legault, leader de la Coalition avenir Québec. Il ne croit pas si bien dire. Une réforme du scrutin s’avère une très, très grosse bouchée pour les électeurs, et M. Legault l’a réalisée au cours des derniers mois. Modifier le mode de scrutin s’avère un changement fondamental et il faut prendre toutes les précautions pour que la population comprenne bien ce dans quoi elle s’embarque. Dans ce contexte, il est toujours préférable que les Québécois s’expriment sur le bien-fondé de la nouvelle proposition.

Une chose est sûre. M. Legault, qui disait récemment qu’« on ne fera pas comme Justin Trudeau », est obligé de ravaler ses paroles. Il fait exactement comme le chef du Parti libéral du Canada en remettant l’entrée en vigueur potentielle au-delà du prochain mandat. Cette réforme du scrutin, si elle s’applique au Québec, ne serait en vigueur qu’en 2026. C’est loin !

Et si la population vote contre ? Hé bien, ce sera la fin de l’histoire. Une fin comme on en a vu en Ontario et en Colombie-Britannique, notamment.

Les militants en faveur d’une réforme du scrutin sont outrés. Avec la promesse d’un vote populaire sur la question, ils sentent que le tapis leur glisse sous les pieds. Ils ont un peu raison. Mais c’est en raison de la complexité potentielle de la nouvelle formule proposée, qui se résume ainsi : scrutin mixte avec compensation régionale. Ce n’est pas beaucoup plus simple que la méthode actuelle, le scrutin uninominal à un tour, mais tout le monde comprend le mode actuel : le candidat qui obtient le plus grand nombre de votes l’emporte. La réforme propose plutôt deux types de députés, les réguliers et ceux « de liste », qui représenteraient des régions. La légitimité de ces derniers est en question, l’équivalence entre les deux n’est pas claire. Qu’arrivera-t-il des 45 circonscriptions, et des députés qui les détiennent ? Imaginez les querelles alors que la simple possibilité d’éliminer une circonscription à Montréal, en 2017, avait déclenché des passions !

Sans compter le risque de gouvernements minoritaires à répétition. Voilà aussi une menace réelle dont les spécialistes ne parlent pas suffisamment. Bref, il y a de nombreux enjeux dont nous ne soupçonnons pas encore l’ampleur.

La CAQ devra se porter à la défense de son projet de réforme qui s’est limité jusqu’ici à un débat entre initiés. Cela risque de le demeurer jusqu’au vote de 2022 car les Québécois, sauf les plus convaincus, ignoreront cette discussion parce que trop théorique.