Jean-Marc Salvet
Le nombre de décès chez les piétons l’an dernier s’est élevé à 71 au Québec.
Le nombre de décès chez les piétons l’an dernier s’est élevé à 71 au Québec.

Pas d’indulgence pour les imbéciles, svp!

CHRONIQUE / En raison de la COVID-19, le bilan routier portant sur l’année 2019 dévoilé le 8 mai par la Société de l’assurance automobile du Québec n’a pas obtenu l’attention qu’il requiert. Car même si la plupart des indicateurs confirment d’intéressantes tendances, celui concernant le nombre de piétons tués ne fléchit pas, au contraire. Une désespérante anomalie.

Cette anomalie ne devrait pas seulement provoquer un sursaut d’indignation chez les autorités publiques, mais d’actions. Elle devrait aussi provoquer ce que l’on doit bien appeler une «prise de conscience collective», bien que l’on ait souvent l’impression de lancer une bouteille à la mer qui ne reverra jamais le rivage en employant une expression comme celle-là.

En 2019, le nombre de décès chez les piétons a augmenté de 1,4 % par rapport à 2018, nous a appris la SAAQ au début de mai. Le nombre de décès chez les piétons l’an dernier s’est élevé à 71 au Québec.

Il s’agit d’une augmentation d’un décès par rapport à 2018, mais  — pour prendre un élément de comparaison plus significatif — d’un bond de 18,7 % par rapport à la moyenne des piétons tués par un véhicule motorisé entre 2014 et 2018.

Ceci explique-t-il cela? Les véhicules continuent d’être de plus en plus nombreux. Et ils prennent du volume. Ils sont de plus en plus nombreux à être hauts sur pattes.

Le vieillissement général de la population constitue-t-il un autre facteur? Sans doute. De nombreuses personnes âgées figurent parmi les victimes.

Quoi qu’il en soit, un bilan aussi désastreux n’est pas normal. Aucune personne sensée n’en disconviendra. Et pourtant, combien d’insouciants et de négligents derrière le volant parmi ces personnes d’accord pour dire que c’est anormal? 

Dans les rapports d’experts, on parle souvent de «distractions». C’est vrai. Mais parlons désormais surtout de négligence et d’insouciance. On serait plus près de la vérité.

Le mot hécatombe paraîtra fort à plusieurs au regard d’autres drames. Il est fort, c’est vrai. Mais quel mot employer devant la situation suivante? Des 333 décès recensés sur les routes du Québec l’an dernier, 21 % étaient des piétons!

En 2019, 70 piétons ou plus ont été mortellement happés pour une troisième année d’affilée.

C’est un vrai problème de société. Ainsi que de santé publique.

C’est, soit dit en passant, un pied de nez macabre lancé aux passages consacrés aux piétons dans la Loi modifiant le Code de la sécurité routière adoptée par l’Assemblée nationale en avril 2018. On y a introduit l’obligation de maintenir une distance d’un mètre (dans les zones de 50 km/h ou moins) et de 1,5 m (dans celles de plus de 50 km/h) entre un véhicule et un piéton. On y a révisé la règle de priorité aux passages pour piétons en la faveur de ceux-ci et introduit le concept de «rue partagée».

C’était bien, mais cela paraissait déjà bien insuffisant. Et c’est bien insuffisant. Sans compter le fait que ces prescriptions demeurent largement méconnues.

Les statistiques officielles dévoilées le 8 mai rendent plus impérative la mise en place des demandes formulées dans une pétition ayant circulé en fin d’année dernière et dont le docteur Alain Vadeboncoeur a été l’initiateur. Elle propose de faire respecter l’article de la loi stipulant que «lorsqu’un piéton s’engage ou manifeste clairement son intention de s’engager dans un passage pour piétons», le conducteur d’un véhicule routier doit immobiliser celui-ci pour lui permettre de traverser. Les cyclistes doivent également accorder la priorité aux piétons, soit dit en passant…

La pétition recommande que le gouvernement du Québec hausse de 100 à 300 $ les amendes liées au non-respect de l’obligation de s’arrêter à un passage pour piétons. Elle préconise aussi que les conducteurs fautifs voient tomber trois points d’inaptitude dans leur dossier.

L’organisme Piétons Québec s’inquiète de la tendance lourde à la détérioration du bilan de sécurité routière pour les piétons. Il plaide notamment et depuis longtemps pour l’aménagement de rues qui garantissent leur sécurité.

Un rapport produit en octobre dernier par un comité d’experts sur la sécurité des piétons recommande, lui, et entre autres, «d’accroître la sensibilisation faite auprès des conducteurs de véhicules routiers sur le lien entre la vitesse et les risques pour les piétons», de «fournir des outils aux décideurs et aux concepteurs municipaux afin qu’ils prennent des décisions éclairées quant aux bonnes pratiques concernant les aménagements destinés aux piétons» et que ces aménagements «favorisent le respect des limites de vitesse, particulièrement là où il y a présence d’usagers vulnérables».

Quant à nous tous, «usagers vulnérables» — car nous sommes tous piétons à un moment ou l’autre (bien que certains le soient plus que d’autres) —, soyons toujours le plus possible vigilants.

Prenons garde à nos vies! Ne perdons jamais de vue que nous sommes vulnérables.

Quant à nous, propriétaires de véhicules, soyons en permanence conscients que même la meilleure vigilance du monde des piétons — de nous tous en tant que piétons — ne réduira jamais les conséquences d’un impact entre 1000 ou 2000 kilos d’acier et nos êtres de chair et d’os.

Ce qui vaut sur la route vaut pour tout : pensons aux plus vulnérables.

Et, pour nous y aider, des amendes pour certaines infractions devraient être plus salées. Ce, parce qu’il n’y a pas que des distractions et des distraits. Il y a aussi de dangereux insouciants irresponsables. On en voit tous les jours brûler volontairement et consciemment des feux qui passent au rouge.

De vrais accidents totalement imprévisibles continueront toujours de se produire. C’est une chose.

Mais, svp, pas d’indulgence pour les imbéciles. Pas d’indulgence pour les têtes brûlées qui provoquent des accidents en quelque sorte sciemment en raison de leur propension à ne penser qu’à eux, à toujours se croire seuls au monde. Pas d’indulgence pour ceux qui trop souvent ne redoublent pas de vigilance aux feux de circulation, aux Stop, aux intersections et aux passages pour piétons, notamment. Là, on n’est pas dans des accidents accidentels. On est dans autre chose. On est dans des crimes.

Bien conduire, c’est savoir bien se conduire.