«Justin Trudeau a négligé quatre facteurs qu’il fallait contrôler» pour que le Canada obtienne un siège au Conseil de sécurité, selon l'auteur de cette lettre.
«Justin Trudeau a négligé quatre facteurs qu’il fallait contrôler» pour que le Canada obtienne un siège au Conseil de sécurité, selon l'auteur de cette lettre.

ONU: rejet de la candidature du Canada, pourquoi avoir négligé certains facteurs?

POINT DE VUE / Mercredi dernier, le Canada a subi un cuisant revers: l’Assemblée générale des Nations Unies lui a de nouveau refusé l’accès au Conseil de sécurité. Le Canada ne jouit-il pourtant pas d’une réputation enviable dans le monde? Qu’est-ce qui a flanché? À mon avis, Justin Trudeau a négligé quatre facteurs qu’il fallait contrôler.

Les acteurs

Voyons d’abord du côté du porteur du dossier. Les diplomates canadiens, l’ambassadeur Blanchard en tête, ont investi beaucoup d’énergie dans l’entreprise, on ne peut en douter. Mais dans ces cercles, sans un appui politique, le succès est au mieux, inespéré. 

L’engagement personnel du chef de gouvernement est une condition inéluctable. Pourtant, Justin Trudeau ne s’est activé que dans les dernières semaines de la campagne, tel un étudiant procrastinateur faisant ses lectures la nuit précédant l’examen. Ce manque de sérieux et d’application a été remarqué.

Par ailleurs, pendant de nombreux mois, sa ministre des affaires étrangères, Chrystia Freeland, qui ne semblait pas voir dans cette initiative, une priorité, a adopté un comportement idoine. Il a fallu attendre l’arrivée du ministre Champagne pour que les choses commencent à bouger : nous sommes à moins de sept mois du vote.

La synchronicité

La question de «timing» est primordiale. Lorsqu’un État a déjà donné son appui à un adversaire, il est pratiquement impossible de le faire changer de camp. La côte est d’autant plus difficile à remonter que le premier ministre ne s’investit pas suffisamment auprès de ses homologues pour y parvenir.

Un départ tardif et des engagements opportunistes de dernière minute se conjuguent pour nuire aux chances du pays de convaincre suffisamment de décideurs. Les vingt votes manquant au Canada peuvent aussi s’expliquer par cet aspect.

La géopolitique

Lorsque la marge de manœuvre est déjà aussi diminuée, cet autre facteur vient exacerber les difficultés. 

Le Canada peut difficilement compter sur les votes de pays d’Europe. Cette région peut occuper jusqu’à 5 des 15 sièges au Conseil, dont deux dans le groupe où le Canada peut se faire élire. L’Europe, jalouse de cet avantage, appuie traditionnellement les candidatures européennes. C’est donc 24% des votes qui peuvent ainsi échapper au Canada. 

Par ailleurs, l’élection du Canada aurait signifié que les trois États d’Amérique du Nord auraient tous siégé au Conseil, le Mexique représentant l’Amérique latine et les États-Unis ayant un siège permanent. Il ne fait aucun doute qu’un appel à la diversité a été bien reçu par certains États. 

Il faut aussi considérer les votes en provenance d’Afrique (28%). Le gouvernement Trudeau a semblé oublier le continent auquel  Stephen Harper avait tourné le dos: le premier ministre n’y a effectué sa deuxième visite bilatérale qu’en février 2020, à quelques semaines du vote à l’ONU. N’eut été du travail des émissaires Jean Charest et Joe Clark, notamment auprès des pays de la Francophonie, il y a fort à parier que l’attitude de Justin Trudeau aurait pu être perçue comme relevant d’un opportunisme qui méritait d’être sanctionné. 

Il fallait contrer une autre influence en Afrique : celle associée aux investissements d’une Chine prête à tout pour renforcer son opposition au Canada. À cet égard, le premier ministre Trudeau, jadis chantre du régime en place, n’a pas réussi à défendre les intérêts canadiens devant ce pays.

Enfin, la position canadienne face à Israël a pesé lourd : lors du débat entre les ambassadeurs des pays postulants auquel j’ai assisté, le Canada a été ouvertement interpelé sur ce sujet par ses pairs. Les revirements des dernières semaines n’ont pas réussi à faire oublier une position fermement pro-israélienne aussi définie sous le gouvernement Harper et poursuivie par le gouvernement Trudeau. Si des votes ont été récupérés auprès de certains pays arabes, ce n’est certes pas au premier ministre qu’on le doit, mais à ses mandataires. 

La politique étrangère canadienne

Ces revirements opportunistes mettent en lumière une lacune fondamentale dans l’arsenal canadien : l’absence d’une direction donnée par une politique étrangère articulée en fonction des priorités canadiennes, mais offrant une réponse innovante aux défis propres au multilatéralisme. Par ses choix, Justin Trudeau a voulu soit ne parler qu’aux Canadiens, soit imposer sa conception postnationale du monde aux autres États qui n’ont vraisemblablement pas suivi. 

La rhétorique utilisée nous sert ici d’exemple. Le féminisme peut certainement assurer des progrès sociaux. Mais en faire la pierre d’angle de sa politique d’aide internationale et une condition opérationnelle au maintien de la paix ne sont que des ajouts cosmétiques s’ils ne sont pas suivis d’actions concrètes. Or, le Canada est très loin de respecter ses engagements autant en termes de contributions à l’aide internationale qu’en déploiement lors d’opérations de paix. Mercredi, les nations du monde ont dit à Justin Trudeau que ses beaux mots ne suffisent pas.

Et l’avenir?

Le gouvernement canadien pouvait contrôler ces quatre facteurs. Justin Trudeau n’a pas été en mesure de le faire. Le Canada devrait-il amorcer dès aujourd’hui une nouvelle campagne? Cela nous semble trop tôt : qu’avons-nous à offrir de mieux que ce qui était sur la table hier? 

Il faut d’abord nous doter d’une nouvelle politique étrangère en réponse à un monde redéfini, étayer nos principes d’engagements concrets, notamment en matière d’aide internationale et de maintien de la paix, contribuer à la redéfinition du multilatéralisme et engager la population canadienne à regarder vers l’extérieur pour comprendre l’intérêt du Canada à contribuer à l’élaboration de nouvelles normes internationales.

Une question demeure : Justin Trudeau aura-t-il l’intérêt politique et l’envergure intellectuelle voulus pour en faire un succès?