«En cette journée internationale des océans, il est primordial de s’émerveiller devant les beautés de notre fleuve, ce lieu fertile, où l’eau douce rencontre l’eau salée. Il nous faut apprendre à mieux le connaître, et nous mobiliser pour le protéger», écrivent les autrices.
«En cette journée internationale des océans, il est primordial de s’émerveiller devant les beautés de notre fleuve, ce lieu fertile, où l’eau douce rencontre l’eau salée. Il nous faut apprendre à mieux le connaître, et nous mobiliser pour le protéger», écrivent les autrices.

Notre amour pour la baleine

POINT DE VUE / Une baleine sous le pont Jacques-Cartier, à Montréal? Quelle surprise! C’est avec passion que nous avons suivi le long trajet de cette baleine, qui a remonté l’estuaire du Saint-Laurent depuis le golfe. Nous sommes tombés en amour avec ce rorqual qui saute hors de l’eau, devant les monuments iconiques des berges de la ville. Mais nous sommes aussi très inquiets de voir ce grand mammifère en eau douce, si loin de son habitat naturel. Est-elle venue nous prévenir que l’océan n’est pas aussi loin que nous le croyons et que la situation est critique pour toute la biodiversité marine dans le monde? 

Avec l’espoir qu’elle retrouve son chemin, l’amour que l’on ressent pour cette étonnante créature doit rejaillir sur l’ensemble de la merveilleuse biodiversité qu’abrite notre fleuve, le plus grand estuaire du monde.

En cette journée internationale des océans, il est primordial de s’émerveiller devant les beautés de notre fleuve, ce lieu fertile, où l’eau douce rencontre l’eau salée. Il nous faut apprendre à mieux le connaître, et nous mobiliser pour le protéger. La biodiversité qu’abrite le fleuve et ses communautés côtières forment ensemble un système socioécologique très fragile.

Quand les scientifiques s’activent à caractériser et à subdiviser toutes les composantes des écosystèmes pour mieux les comprendre, sur la Côte-Nord, à Mingan, le peuple innu nous rappelle que dans ses traditions, la forêt, la rivière et le golfe font partie d’un vaste continuum indissociable. Alors que disparaissent les caribous des territoires terrestres, les Innus réalisent qu’ils en dépendent maintenant complètement pour leur sécurité alimentaire. 

Bien plus qu’une «page d’histoire séculaire» à protéger, le Saint-Laurent recèle encore beaucoup de richesses méconnues. Les fossiles d’Anticosti, par exemple, sont les témoins de la première extinction de masse sur Terre - n’avons-nous pas tout à gagner à préserver ce patrimoine?

Les communautés de pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine, qui vivent au rythme des saisons de pêche, savent bien que pour qu’il y ait abondance de jeunes homards et de jeunes harengs, il faut assurer la conservation adéquate de la totalité du milieu marin.

Les biologistes, pour leur part, étudient les baleines du grand large et sont très conscients que pour ces géantes migratrices, le fleuve est tout petit. Pour prévenir leurs collisions avec les navires et leur enchevêtrement dans les engins de pêche, il est essentiel que les aires marines protégées soient organisées en réseau et qu’on multiplie les mesures de protection. Par ailleurs, l’impératif incontournable des changements climatiques nous dicte avec force de délaisser les énergies fossiles dont l’exploitation menace gravement toute la biodiversité marine, dont nous sommes tous tributaires. 

Récemment, au niveau fédéral, le gouvernement du Canada a réussi à surclasser les objectifs de la Convention des Nations Unies sur la diversité biologique. Ces derniers visaient à ce qu’on atteigne 10% d’aires marines protégées dans les eaux territoriales d’ici 2020. Or, en date du 1er août 2019, la création de l’aire marine protégée de Tuvaijuittuq, dans l’Arctique, a permis au Canada d’atteindre un total de 13,8% de protection. Bravo! Mais au Québec, notamment, il reste beaucoup à faire.

Des projets annoncés il y a quelques mois nous permettraient d’atteindre ici 9,4% d’aires marines protégées, ce qui serait un véritable progrès: l’an dernier, malgré la création de l’aire du Banc-des-Américains, seulement 1,9% de cet objectif était atteint. Nous appelons donc les gouvernements fédéral et provincial à mettre toute l’énergie nécessaire pour atteindre 30% d’aires marines protégées dans le Saint-Laurent dès maintenant, car la protection adéquate de ces territoires, faite dans le respect des communautés côtières, nécessite souvent des décennies de planification.

Alors que le monde émerge lentement et prudemment de la pandémie de COVID-19, durant laquelle nous avons constaté à la fois la fragilité et la résilience de nos sociétés, mettons toutes les chances de notre côté pour réussir une relance intelligente qui préservera les richesses de nos océans et de nos communautés côtières.

Autant l’on souhaite que cette baleine égarée retrouve son chemin vers le large, autant l’on doit retrouver notre propre chemin, en préservant à perpétuité l’intégrité de l’habitat naturel des toutes les autres créatures marines, car nous sommes tous interdépendants.

  • Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques Fondation David Suzuki
  • Iolande Cadrin Rossignol, réalisatrice la Terre vue du coeur et l’Océan vu du coeur
  • Mylène Paquette, rameuse océanique, conférencière 
  • Mélissa Mollen Dupuis, chargée de la Campagne boréale à la Fondation David Suzuki
  • Véronique Bussières, responsable - Conservation bioculturelle à la Société pour la nature et les parcs -SNAP Québec