Marie-Ève Martel
J’ai beau suivre assidûment les points de presse du gouvernement, me tenir à jour sur les plus récentes données et consignes émises par la santé publique, rien ne me frappe plus que de constater de nouvelles mesures de sécurité mises en place à mon supermarché.
J’ai beau suivre assidûment les points de presse du gouvernement, me tenir à jour sur les plus récentes données et consignes émises par la santé publique, rien ne me frappe plus que de constater de nouvelles mesures de sécurité mises en place à mon supermarché.

Mon épicerie

CHRONIQUE / On sait que la situation n’est pas normale quand nos petites habitudes quotidiennes sont chamboulées. Pour ma part, c’est vraiment quand je vais faire mon épicerie que je réalise l’ampleur de la pandémie et ses effets sur notre vie.

J’ai beau suivre assidûment les points de presse du gouvernement, me tenir à jour sur les plus récentes données et consignes émises par la santé publique, rien ne me frappe plus que de constater les mesures de sécurité mises en place à mon supermarché.

Quand j’y arrive, je me dis: «Whoa, c’est concret! C’est du sérieux.»

J’ai l’habitude de faire mes courses le vendredi. Depuis un mois, c’est la seule sortie qu’on s’autorise, mon copain et moi, hormis les promenades sous le soleil du midi ou les courses le long de la piste cyclable du quartier.

Le premier vendredi, on a pu faire notre épicerie comme d’habitude. On savait simplement que des gens étaient malades à leur retour de voyage. On se disait qu’on serait prudents, sans plus. La semaine suivante, il nous a fallu désinfecter la poignée de notre panier et nous laver les mains avant de pouvoir arpenter les allées. Une sage précaution à mon avis.

C’est le troisième vendredi que la pandémie m’est, pour ainsi dire, rentrée dedans. Six pieds entre chaque personne; aucun client ne peut entrer s’il n’y en a pas un autre qui sort. Pour citer mon ami Pierre, ce n’est pas ce que j’avais en tête lorsque je pensais au concept de faire l’épicerie en ligne...

Sur les réseaux sociaux, une vidéo montrant un participant s’élancer à toute allure entre les allées d’un supermarché pour remplir son panier à la célèbre émission L’épicerie en folie circule avec la vignette : quand c’est ton tour d’entrer à l’épicerie.

J’ai cherché l’animateur Christian Tétreault du coin de l’œil, mais non. Aussi bien en rire, plutôt qu’en pleurer.

***

Depuis ce vendredi-là, il est désormais interdit pour deux membres d’une même famille d’entrer dans le commerce.

Étonnamment, moi qui passe désormais mes jours et mes nuits tout près de mon amoureux, j’ai ressenti sur le moment un grand sentiment de détresse à l’idée de devoir l’abandonner dans le stationnement pour aller nous procurer des victuailles pour la semaine.

Je me sentais comme une naufragée du Titanic qui devait abandonner son mari sur le paquebot au moment de prendre place dans un canot de sauvetage. Le confinement, ça me rend drama queen, en passant. Mais juste un petit peu, hein.

N’empêche, j’ai serré les dents en voyant cet homme et cette femme, entrés séparément, sortir main dans la main du commerce alors que j’avais respecté les consignes, moi...

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Vendredi dernier, pas de nouvelles mesures sanitaires. Sauf que nous avons attendu sous la grêle, parce qu’évidemment, ça peut toujours être pire. Ça peut toujours être pire.

Attendre sous un mélange abondant de neige-grésil-verglas-pluie à deux mètres de distance de quelque âme qui vive, le Vendredi Saint par-dessus le marché. Rendu là, amenez-les les sauterelles et les crapauds. On n’était pas à une plaie d’Égypte près!

La dame devant moi dans la file ne m’a pas trouvée comique...

Bref, j’ai fini par entrer. À l’intérieur, les clients doivent maintenant arpenter les allées en suivant la direction imposée par des flèches en duct tape, tout en maintenant une saine distance entre eux.

On se retrouve donc à la queue leu leu, arrêtant subitement dès que la personne devant immobilise son panier pour y déposer un article.

Et puis, entre les rangées, on passait parfois trop près les uns des autres, ce qui menait à des détours exagérés et quasi-robotiques autour de présentoirs réfrigérés. On magasine les fesses serrées, comme si le vilain virus allait s’inviter par la porte arrière...

Enfin, il y a la suspicion. Tout le monde dans l’épicerie est louche.

Est-elle infectée sans le savoir? Celui-là, qui se promène avec un masque et des gants, attend-il un résultat? Pourquoi a-t-elle pris cet article dans ses mains si, finalement, elle n’avait pas l’intention de l’acheter?

Les regards sont furtifs, mais tous semblent s’observer.

Je ne suis jamais allée en Europe de l’Est, mais cette scène incarnait ma vision hollywoodienne et stéréotypée d’un commerce situé dans une dictature communiste où les faits et gestes des citoyens sont épiés par des agents du Kremlin.

S’il y en a un qui a le malheur d’avoir une quinte de toux dans l’allée des céréales... Aweye au goulag!

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Plus sérieusement, j’ai énormément de respect pour les employés de ces commerces essentiels. Fidèles au poste, ils font de longues journées et s’assurent qu’on ne manque de rien.

Caissière dans un marché, ça a été mon premier emploi. Déjà, hors pandémie, c’était un métier qui venait avec son lot de stress.

Je n’ose même pas imaginer ce que c’est par les temps qui courent. Bon nombre de ces travailleurs sont des jeunes ou de jeunes retraités, des gens qui travaillent pour avoir un revenu d’appoint. On ne parle pas de privilégiés, mais de soldats.

Ce n’est pas le plexiglas derrière lequel ils opèrent la caisse qui va les protéger. Suffit de penser à ceux qui garnissent les tablettes alors qu’un client les frôle pour saisir un item tout près d’eux.

Et les clients désagréables, ils ne deviennent pas soudainement doux comme des agneaux parce qu’il y a une pandémie...