«Mettre les accents là où il le faut»

OPINION / Canadienne-Française et Franco-Ontarienne, je suis née « hyphenate, » comme l’explique si bien l’expression du Canada anglais. Un « hyphenate » dans le sens classique du mot : des identités liées l’une à l’autre par un trait d’union (en anglais : un « hyphen »). Une identité fièrement ancrée dans la langue française, l’amour de ma culture canadienne-française, et étroitement liée à mon identité canadienne.

Mais je suis également née une « hyphenate » littérale : parmi une des premières de ma génération Xénial à avoir un nom de famille composé, nom partagé avec un frère et une sœur cadets. Bourgeault-Tassé, deux noms tissés par un tiret, un « trait d’union. » Très à propos, quand ce que je considère ce qui s’est passé entre mes parents quand ils ont décidé de nous donner leurs noms a été une union spéciale forgée dans la vision unique qu’ils s’étaient donnés comme parents. Jeunes, réfléchis, parfois radicaux sur le plan politique et toujours conscients sur le plan social.

Bourgeault, le nom de ma mère – avec son exception linguistique décalée (un « e » après un « g » est toujours prononcé doucement). Souvent mal prononcé, même en France, berceau de la langue française. Et le souvenir d’un séjour dans la mère patrie de nos ancêtres, où j’ai déjà été obligée d’écouter les discours d’un Parisien qui m’expliquait pourquoi je prononçais mal mon propre nom de famille. Qu’il devrait être prononcé avec un « g » dur, plutôt qu’avec la douceur de mon exception linguistique.

Tassé, le nom de mon père – avec son accent aigu. Cette inflexion théâtrale du français, terminant mon nom avec une explosion de joie. Parfois, un accent perdu transformait mon Tassé en « Tasse. » À d’autres reprises, l’accent serait mal traduit, et Tassé devenait « Tassè, » inversant l’inflexion à la fin de mon nom.

Mon nom a ses admirateurs. Des amis qui m’ont joyeusement poussé à répéter mon nom, en français, parce qu’il est si amusant à prononcer, ou qui m’accueillent avec amour comme « Bonjour-Tassé! » avec une intonation de joie ascendante et explosive sur l’accent aigu. Même Steve Paikin, animateur à TVO, a rendu hommage à mon nom de famille lorsque j’étais de passage à The Agenda, le prononçant « beautiful. »

Mais je ne suis pas privée de détracteurs. Mon nom: Si franco. Si féministe. « Est-il même légal? » me demande une caissière. Choisissez un nom, certains m’ont dit, de préférence le plus court, idéalement celui de votre père, mais naturellement, sans l’accent.

Parmi mes détracteurs, le Gouvernement de l’Ontario. Sur mon passeport canadien, « Bourgeault-Tassé, » en glorieuses majuscules, mon accent aigu fièrement suspendu au-dessus du « e » de Tassé. Mais pour ce qui est de mes cartes d’identité ontariennes, mon nom est dépourvu de son accent.

L’absence des accents français sur les cartes identitaires de l’Ontario est chose que la députée provinciale Nnéo-démocrate France Gélinas veut faire changer. Alors que le gouvernement s’apprête à une mise à jour des systèmes informatiques de Service Ontario, les Franco-Ontariens ont de nouveau la possibilité d’avoir des accents français sur leurs noms. Gélinas a lancé une pétition qui pousserait le gouvernement de l’Ontario à inclure les accents d’ici le 31 décembre 2020.

Et il y a un soutien politique : Christine Elliott, ministre de la Santé, et Jeff Yurek, ministre des Transports, auraient exprimé leur ouverture à l’idée. Cependant, même si la province a récemment indiqué qu’elle pensait pouvoir ajouter des accents au permis de conduire de l’Ontario, elle n’a pas l’intention d’explorer l’option jusqu’en 2022 pour les cartes santé de l’Ontario.

C’est insuffisant.

Les accents comptent, d’abord pour des raisons pratiques. Ma soeur et moi avons évité de justesse d’être abandonnées à l’étranger en raison de diverses identifications qui ne correspondaient pas spécifiquement (sans parler du facteur de complication qui est un nom composé). Ces gouvernements étrangers et ces compagnies aériennes internationales n’avaient pas tort : notre nom est inexact sans son accent, après tout.

Et ce ne sont pas que les francophones qui en profiterons, mais le collectif ontarien, toutes communautés linguistiques qui utilisent des accents, tels nos compatriotes « hyphenate » Canadiens-Portuguais et Canadiens-Vietnamiens, ainsi que les communautés autochtones qui cherchent à récupérer leurs noms traditionnels.

Au-delà de ces raisons pratiques et culturelles, les accents français sont enracinés dans l’imaginaire des Franco-Ontariens comme expression de notre identité. En 1989, l’artiste Franco-Ontarien Paul Demers et le Franco-Manitobain François Dubé ont écrit « Notre Place » pour célébrer la Loi sur les services en français adoptée par le gouvernement libéral de David Peterson. La chanson est rapidement devenue l’hymne officiel de l’Ontario français.

«Pour mettre les accents là où il le faut, Faut se lever, Il faut célébrer Notre place», exige la chanson.

Les allusions à l’emplacement des accents dans « Notre Place » est, paraît-il, une référence à la communauté francophone d’Orléans, une banlieue d’Ottawa, qui en 1989 demandait que le nom de la ville intègre officiellement un accent aigu sur le « e » d’Orléans.

« Notre Place » est un toune qui résonne profondément chez les Franco-Ontariens. Ses paroles inspirées dominent dans les forums Franco-Ontariens depuis que France Gélinas a déposé sa pétition. Les paroles de cette chanson nous permettent de trouver notre voix, « pour ne plus avoir notre langue dans nos poches. »

Par ces paroles, nous trouvons notre communauté, la force du collectif. Nous revendiquons nos noms, nos accents, notre identité. Pour représenter les Franco-Ontariens et être « pour le peuple », le gouvernement ontarien doit honorer nos accents. Il doit nous accorder nos noms.

« Je veux me faire appeler Gélinas et non Gelinas, » affirme France Gélinas.

Comme elle, je veux revendiquer mon accent aigu et le mettre là où il le faut, comme la joyeuse inflexion qui danse sur le bout de la langue au moment de prononcer Bourgeault-Tassé.

Après tout, s’il s’agit d’une carte d’identité que le Gouvernement de l’Ontario veut que nous détenions, qu’elle porte sur notre identité. Qu’elle mette les accents là où il le faut.

Isabelle Bourgeault-Tassé,

Auteure,

Toronto