Manger un steak en flattant Fido

COMMENTAIRE / L’espèce humaine a toujours eu le dessus sur les animaux, à quelques exceptions près. L’humain obtient l’amitié, l’amour et la sécurité par ses animaux de compagnie. En agriculture, l’homme récupère la chair de ses bêtes. Pour certains, l’exploitation délibérée et instinctive de l’animal crée un malaise.

L’humain et le monde animal ont toujours maintenu une relation paradoxale. Pour nos animaux de compagnie, nous dépensons presque 9 milliards de dollars annuellement. Une somme qui ne cesse d’augmenter chaque année. Il y a plus de 16 millions d’animaux de compagnie au Canada et presque 40 % des ménages canadiens possèdent un chat ou un chien, ou les deux. Pendant que certains d’entre nous dépenseront des milliers de dollars pour maintenir Fido ou Minou en vie, plus de 800 millions d’autres bêtes passeront à l’abattoir cette année au pays. Cela représente beaucoup de viandes à ingérer de façon régulière. De plus, il ne faut pas oublier que certains d’entre nous s’adonnent à la chasse active pour la viande ou pour le plaisir.

La suprématie humaine envers les animaux a marqué notre histoire depuis toujours. Mais de plus en plus, les gens examinent leur interaction avec les animaux. Certains vont même jusqu’à changer leur relation avec la protéine animale en tant que consommateurs. Nous estimons qu’il y a maintenant 460 000 véganes et plus de 2,6 millions de végétariens au Canada. Le nombre de personnes qui diminuera sa consommation de viande quotidienne ou qui l’éliminera complètement atteindra 10 millions d’ici 2025.

Dans un siècle ou deux, possiblement qu’une bonne partie de la population considérera la consommation de viande comme un geste barbare. Le mouvement pour le bien-être animal n’a jamais été aussi galvanisé. Certains préconisent que les animaux de compagnie et d’élevage méritent des droits au même titre que les humains, et ces voix se font entendre de plus en plus. Nous assistons au balbutiement d’un grand bouleversement de notre dépendance à la production animale. Pendant des siècles, peu de gens savaient de quelle façon l’agriculture était au service de l’humain. Maintenant, certains suggèrent que l’humain devrait aussi se mettre au service de l’animal d’une certaine façon.

L’humain a la capacité de compartimenter ses émotions et la façon d’appliquer son sens éthique. Par exemple, plusieurs d’entre nous pourraient flatter un animal de compagnie tout en dégustant un bon hamburger. Les cowboys de l’Ouest sont en mesure de compartimenter leurs émotions de façon incroyable. Pendant qu’ils expriment leur grande admiration pour leurs chevaux et les traitent aux petits oignons, ils ne se gênent pas pour déguster un steak, des côtes levées ou même un bifteck de façon régulière. Nous assumons notre place au sein de la chaîne alimentaire chaque jour sans même y penser.

Mais la dominance sociale qui nous habite semble s’effriter peu à peu. Des vidéos jusqu’aux scandales véhiculés par les médias et différents groupes d’intérêts, notre pensée collective envers l’animal se modifie. Nous remettons en question notre habileté à compartimenter nos croyances, nos préférences, nos goûts, nos volontés et tout ce qui peut influer sur notre relation avec l’animal.

Puisque notre compréhension du monde évolue et se transforme, certains vecteurs de changement influent sur notre perception des animaux. D’abord, la science nous indique que les animaux de ferme possèdent une plus grande capacité d’aimer et de souffrir que l’on croyait auparavant. Plusieurs études s’accumulent et le confirment. De plus, l’agriculture fait preuve d’une plus grande transparence et projette aux citadins les réalités de la ferme. Compte tenu du fait que 98 % des citoyens qui vivent en ville n’ont jamais vécu sur une ferme, certaines images surprennent et choquent. Le clivage qui existe entre les rudiments de la vie à la ferme et les perceptions bucoliques, parfois même irréalistes des citadins est percutant. La plupart du temps, les consommateurs s’aperçoivent que la production animale est intensive et parfois primitive. Ce qui diffère des séances d’amitié et de réconfort entretenues avec leur animal de compagnie. Malgré cela, puisque la compartimentation des émotions s’effrite, les consommateurs considèrent de plus en plus que les deux mondes sont assujettis aux mêmes règles et aux mêmes valeurs éthiques.

Bien sûr, plusieurs agriculteurs résistent et considèrent que l’incompréhension des citadins envers l’agriculture mène à la dérision. Les omnivores parmi nous résistent aussi et prétendent que certains exagèrent. Peut-être, mais le tsunami de protéines végétales indique que notre relation collective avec la faune et avec les animaux change. Quoi qu’il en soit, en reconnaissant l’hétérogénéité du marché de la protéine, nous permettrons à l’industrie d’innover et d’offrir quelque chose de différent.

L’auteur, originaire de Farnham, est directeur du Laboratoire des sciences analytiques agroalimentaires et professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.