Martin Francoeur
La gouverneure générale du Canada, Julie Payette
La gouverneure générale du Canada, Julie Payette

Mais que se passe-t-il à Rideau Hall?

ÉDITORIAL / Quelque chose ne semble pas tourner rond à Rideau Hall, résidence officielle de la gouverneure générale du Canada, Julie Payette. Une vague de témoignages accablants vient lever le voile sur un climat de travail toxique et sur un comportement préoccupant de la part de la représentante de la reine au pays. Même s’il ne s’agit que d’allégations, il y a lieu de faire la lumière sur cette situation, surtout que ce n’est pas la première fois qu’on entend des histoires de difficultés dans les relations entre la gouverneure générale et certains de ces employés.

CBC diffusait mardi un reportage dans lequel des employés de la fonction publique fédérale témoignaient de ce climat toxique marqué par une «culture de la peur» au bureau de la gouverneure générale. Même si ces témoignages ont été faits sous le couvert de l’anonymat pour éviter de potentielles représailles, ils passent le test de la crédibilité, principalement en raison de leur nombre et des similitudes dans les exemples donnés pour illustrer ce climat malsain.

Au cours des derniers mois, on rapporte que plusieurs employés ont quitté leur emploi au sein du bureau de la gouverneure générale et que d’autres sont en congé de maladie. Les témoignages font aussi état de harcèlement de la part de Julie Payette et de sa secrétaire et amie de longue date, Assunta Di Lorenzo. Les employés ou ex-employés qui ont témoigné ont indiqué qu’il n’était pas rare que la gouverneure générale criait, rabaissait et humiliait publiquement les employés de Rideau Hall, à un point tel que certains fondaient en larmes ou étaient contraints de démissionner. Souvent, disent les témoins, les mots employés par l’ex-astronaute étaient tout sauf flatteurs.

Ce n’est certainement pas le climat de travail qu’on imagine au sein d’une institution somme toute symbolique, axée sur le protocole, les cérémonies et les activités de représentation.

Mais ce n’est pas la première fois que le climat de travail à Rideau Hall est dépeint de cette façon. Déjà en 2018, un an après la nomination de Julie Payette au poste de gouverneure générale, des sources rapportaient à certains médias que celle-ci s’adaptait mal à cette fonction et qu’on avait observé des tensions avec son personnel. Les relations avec le gouvernement Trudeau ne semblaient pas au beau fixe.

En moins d’un an, à cette époque, trois hauts fonctionnaires – les directeurs des communications, des ressources humaines et de la Chancellerie des distinctions honorifiques – avaient quitté leur emploi au bureau de la gouverneure générale. Et depuis qu’elle est en poste, Assunta Di Lorenzo aurait eu au moins quatre assistants exécutifs, soit un de plus que Julie Payette elle-même. Un tel roulement de personnel aurait dû faire clignoter quelques voyants lumineux au bureau du premier ministre.

La nouvelle vague de témoignages devrait quant à elle déclencher une enquête indépendante, comme le réclamait mercredi le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh. Le problème, c’est que dans la pratique, une ingérence du cabinet du premier ministre dans les affaires internes de Rideau Hall serait mal vue.

Mais ce problème est peut-être moindre que l’espèce de cul-de-sac dans lequel se retrouvent les employés qui s’estiment lésés à Rideau Hall. Ceux-ci peuvent s’adresser à un ombudsman de Services publics et Approvisionnement Canada pour signaler une situation, mais le bureau de l’ombudsman ne peut enregistrer des plaintes ou lancer des enquêtes. Un médiateur pourrait intervenir auprès du haut fonctionnaire responsable à Rideau Hall, qui est nulle autre que Mme Di Lorenzo, elle-même visée par plusieurs récriminations d’employés dénonçant le climat toxique au bureau de la gouverneure générale. Les plaintes aux ressources humaines sont aussi découragées parce que leur destination ultime est aussi le bureau de Mme Di Lorenzo.

C’est justement parce que les recours traditionnels semblent absurdement vains que le premier ministre doit intervenir. Au cours des derniers jours, Justin Trudeau s’est limité à dire qu’il était important que tout milieu de travail soit exempt de harcèlement. Pour s’en assurer, il doit exercer ici un leadership délicat. Au Canada, le premier ministre est responsable non seulement de la nomination des gouverneurs généraux, mais aussi et surtout de la supervision des actes posés par cette institution.

S’il juge préoccupants les témoignages entendus cette semaine, il devra s’assurer, minimalement, que son cabinet puisse avoir une discussion sérieuse avec le bureau de la gouverneure générale. À l’heure où on ne cesse de répéter qu’on accorde de l’importance aux dénonciations de comportements abusifs, cela enverrait un message positif selon lequel on démontre du respect envers les personnes qui ont témoigné et envers le principe selon lequel les lieux de travail, quels qu’ils soient, doivent être sécuritaires et exempts de harcèlement ou de comportements abusifs.