Lettre à Maxime Pedneaud-Jobin, maire de Gatineau

À vous la parole
À vous la parole
Le Droit
Monsieur le maire Pedneaud-Jobin,Depuis les dernières années, les organismes communautaires impliqués dans la lutte à l’itinérance et auprès des ménages mal-logés résidents à Gatineau constatent une aggravation importante de la pénurie de logements abordables et convenables dans cette ville.

Cette pénurie a des conséquences dramatiques pour des milliers de personnes et de familles qui, année après année, ne réussissent pas à trouver un logement. Et quand un logement se libère, c’est le marché qui détermine le prix : un ménage locataire sur quatre à Gatineau dépense entre 50% et 100% de son revenu pour se loger. Les loyers deviennent hors d’atteinte pour nombre de familles et de personnes seules; un nombre qui croît sans cesse. Avec un tel environnement, faut-il se surprendre de voir le phénomène de l’itinérance augmenter de façon aussi importante dans une ville aussi riche que Gatineau ? Un phénomène qui touche autant les personnes seules et les familles avec enfants.

C’est une vraie aberration, car cette crise aurait pu être évitée si la Ville, que vous dirigez depuis 2013, avait réellement et véritablement pris la chose au sérieux, particulièrement après les inondations de 2017 et 2019 et la destruction massive de centaines de logements abordables dans le quartier Mont-Bleu suite à la tornade du 21 septembre 2018.

Malheureusement, force est de constater que, derrière les élégants engagements et les beaux discours de votre administration en matière de logement abordable et de lutte à l’itinérance, ce bilan est plus que désastreux. En fait, depuis votre arrivée au pouvoir, au lieu de s’améliorer comme la situation le commandait, cette situation s’est nettement détériorée avec les constats et reculs suivants:

• Abolition du programme de cueillette et d’entreposage des biens mis sur le carreau suite à une modification du code de procédure civile en 2016. Conséquence, suite à une éviction, des centaines de ménages démunis se sont carrément retrouvés à la rue encore plus pauvre, sans biens et sans meubles.

• Depuis l’année 2002, une diminution importante et constante de la réalisation de nouvelles unités de logements communautaires et abordables notamment au niveau des projets avec soutien communautaire s’adressant aux familles et personnes seules vulnérables. Avec une moyenne annuelle de réalisation déjà très rachitique de 70 unités entre les programmations de 2002 et 2020, votre administration n’a réalisé qu’une moyenne annuelle très anémique de 62 unités depuis votre arrivée au pouvoir le 3 novembre 2013.

• Après des années de promesses, aucune avancée dans le projet de développement d’une banque de terrains ou d’immeubles ou bien celle d’une politique d’inclusion pour aider les groupes promoteurs à réaliser de nouveaux projets de logements abordables.

• Avec un service d’inspection des logements laxiste, complaisant et sans véritable pouvoir de coercition, aucune avancée dans le dossier scandaleux du contrôle des taudis, laissant libre cours aux propriétaires délinquants de cette industrie très lucrative.

• Malgré la mise en place de mesures d’urgence en juin 2019, des familles démunies qui sont contraintes de vivre en hébergement d’urgence pendant des mois parce que l’Office d’habitation de l’Outaouais (OHO), un organisme paramunicipal qui a le mandat de gérer l’aide financière sous forme de supplément au loyer, refuse systématiquement de leur accorder cette aide malgré leur admissibilité et leur incapacité de se loger dans le parc HLM ou bien dans le marché privé.

• Dans sa Politique d’habitation, la Ville de Gatineau dit favoriser une approche d’accompagnement et de travail en partenariat avec les organismes communautaires. Malheureusement, force est de constater que ces orientations sont très loin de la réalité puisque la ville se comporte en monarque. Les rapports entretenus avec les organismes impliqués s’apparentent de plus en plus à des rapports de sous-traitance plutôt qu’avec de réels rapports de partenariats. L’administration municipale ignore souvent l’expertise exceptionnelle que détiennent les organismes du milieu impliqués auprès des mal-logés et des sans-logis. Des décisions sont prises de façon unilatérale par les fonctionnaires municipaux et de l’OHO sans tenir compte des réalités terrain et de l’expertise du milieu.

• Malgré le fait que cela va à l’encontre de la jurisprudence sur le droit au logement de l’ONU, démantèlement continu du campement des personnes seules en situation d’itinérance dans le secteur Hull de la Ville et ce, sans même proposer une alternative rapide et convenable à ces personnes.

• Abolition de la Commission permanente sur l’habitation en 2016. Alors que la situation aurait nécessité son maintien et son renforcement, votre administration a pris la décision d’abolir cette commission et de la fusionner avec d’autres commissions pour devenir la Commission sur le développement du territoire, l’habitation et l’environnement, et ce, sans même consulter les organismes communautaires impliqués au niveau du logement. Une commission où le logement n’a véritablement pas le même niveau de traitement qu’auparavant et présidée par Mme Maude Marquis-Bissonnette, une conseillère municipale suroccupée avec beaucoup d’autres mandats et dossiers en plus d’avoir à assumer ses responsabilités auprès des citoyens du district du Plateau.

• En effet, en plus de voir à ses fonctions et responsabilités de présidente de la Commission sur le développement du territoire, l’habitation et l’environnement et de conseillère du district du Plateau, Mme Marquis-Bissonnette est également membre du conseil d’administration de la Société de transport de l’Outaouais, de la Commission de développement économique, de la Commission conjointe d’aménagement de l’Outaouais, du Réseau des femmes d’affaires du Québec et du Comité de planification stratégique de la Ville de Gatineau.

Mme Marquis-Bissonnette est également membre du conseil d’administration de l’Office d’habitation de l’Outaouais, une autre responsabilité importante qu’elle assume tout en étant en conflit d’intérêts avec sa fonction de présidente de la Commission sur le développement du territoire, l’habitation et l’environnement.

En plus de ses responsabilités municipales, cette dernière nous indique sur son site web municipal poursuivre ses études doctorales à l’université Carleton et occuper également un travail de chercheure affiliée à cette université depuis 2014.

Avec toutes ses responsabilités, même avec la meilleure volonté du monde, comment voulez-vous que celle-ci puisse réellement assumer convenablement ses obligations en matière d’habitation, faire avancer adéquatement ses dossiers logements et assurer véritablement le respect du droit au logement aux milliers de ménages gatinois mal-logés ? En pleine crise structurelle du logement, une crise qui affecte des milliers de ménages gatinois, comment comprendre que cet enjeu ne constitue aucunement une priorité d’intervention pour le présent mandat de Mme Marquis-Bissonnette, comme il est mentionné sur sa page du site web de la Ville de Gatineau ?

Si l’itinérance n’est pas qu’un problème lié au manque de logement, il est maintenant reconnu que ce problème est toujours un problème lié à un manque de logement et qu’agir efficacement sur ce phénomène aussi complexe et multidimensionnel que celui-ci requiert à tout prix un leadership ainsi que la collaboration et la concertation de l’ensemble des partenaires et des collectivités. Cette lutte requiert également la nécessité de reconnaître pleinement le droit au logement tel que stipulé dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies et dans l’axe 1 de la Politique nationale de lutte à l’itinérance du Québec. Ce droit ne doit pas être interprété au sens étroit d’avoir «un toit au-dessus de sa tête», mais comme le droit à un «chez soi», le droit «à un lieu où l’on puisse vivre en sécurité, dans la paix et la dignité».

Le discours public de votre administration sur la question du logement est bien présent dans les médias. Malheureusement, à la lumière des éléments exposés précédemment, force est de constater que cet enjeu fondamental n’est véritablement pas un enjeu réel et prioritaire pour votre administration. Au-delà des paroles et de véritables engagements basés sur la reconnaissance du droit au logement, les actions et les résultats ne sont véritablement pas au rendez-vous. Les actions concrètes et les réalisations sont très loin de correspondre aux discours prononcés. Vous n’offrez, à ceux et celles qui comptent sur vous, qu’une désolante solidarité sociale de façade.

Lorsque les politiques publiques sont insuffisantes et laissent la place au marché, à la charité et à la responsabilité individuelle, c’est le droit de cité qui est remis en question pour de nombreuses personnes. C’est le droit à toute personne de pouvoir vivre à un niveau de vie suffisant pour elle-même et sa famille qui est nié.

À situations extraordinaires, réponses extraordinaires

Certains prétendent que la solution à la crise du logement viendra du marché privé. Ce n’est pas notre avis! Le problème est lié à l’incapacité du marché privé à répondre aux besoins des locataires à faible revenu. Il y a insuffisance de logements convenables à prix abordable. Il n’y a pas suffisamment de logements sociaux. Les solutions doivent venir de nos gouvernements qui ont la responsabilité du bien commun.

Tout en reconnaissant la responsabilité essentielle des gouvernements d’Ottawa et de Québec à ce sujet, nous estimons, au même titre que les élus de ces deux paliers de gouvernements et des positions de la Fédération canadienne des municipalités, que les villes ont un rôle important à jouer au niveau de cet enjeu important.

À cet égard, devant une situation aussi extraordinaire que celle qui affecte une grande proportion des citoyennes et citoyens de la ville de Gatineau depuis plusieurs années déjà, nous estimons que la ville de Gatineau devrait rapidement changer de cap et mettre en place une série de réponses extraordinaires telle que proposée par Logermen’occupe.

François Roy,

Coordonnateur Logemen’occupe